The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Viens, faisons de la beauté notre héritage

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  • Fatima Yasser
    Écriture

    Fatima Yasser

    écrivaine et architecte yéménite
  • Bahaa Iaaly
    Édition & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

À proximité de la vallée de la Cray, à Bexleyheath, qui se trouvait alors dans le Kent et fait aujourd’hui partie de Londres, le poète et créateur anglais William Morris fit construire, en 1860, en collaboration avec l’architecte Philip Webb, sa demeure devenue célèbre sous le nom de Red House. Son architecture incarnait une part de sa vision personnelle de l’architecture, de l’art et de la vie. C’était une maison ouverte sur la nature plutôt que dressée contre elle, un jardin qui s’accordait avec elle dans une harmonie envoûtante, des ornements et des objets d’art façonnés par des mains expertes, celles de Morris, de sa femme Jane et de leurs amis, artistes et artisans. 

La Red House fut largement admirée en son temps. Après la mort de son propriétaire, sa renommée grandit encore, jusqu’à faire d’elle l’un des premiers jalons de l’histoire du mouvement Arts and Crafts et un symbole célèbre de l’idéal d’authenticité artistique que Morris défendit toute sa vie. En un sens, la maison était un manifeste esthétique bâti de briques, de bois et de verre, un lieu dont la portée dépassait la simple fonction d’habiter. 

Dans un passage cité par Jan Marsh dans son livre sur Morris et la Red House, Morris écrit : « Avec l’arrogance de la jeunesse, j’ai résolu de changer le monde par la beauté. Si j’y suis parvenu, même modestement, ne serait-ce que dans un seul petit coin du monde, parmi les hommes et les femmes que j’aime, je me tiendrai pour béni, béni et béni, et le travail se poursuivra. » 

Cette phrase, malgré sa simplicité, offre une clé pour comprendre ce que beaucoup d’entre nous oublient : le monde commence parfois à changer dans un seul petit coin, parmi les personnes que nous aimons et avec lesquelles nous partageons la vie, bien davantage que dans les grandes villes ou à la faveur de décisions d’envergure. Un seul petit coin, ni plus ni moins. C’est dans cet espace restreint que Morris comprit que la beauté prend la forme d’un travail concret, plutôt que d’un rêve lointain que l’on espère recevoir d’une autorité, de la richesse ou d’un destin favorable. Elle commence là où nous sommes et grandit à mesure que nous lui accordons patience et amour.

Un désir sincère de changer le monde autour de nous nous accompagne souvent. Très vite pourtant, son immensité et sa dureté nous saisissent et nous font sombrer dans un profond désespoir. Nous nous perdons alors dans les images d’autres villes : des rues ombragées, des maisons lumineuses, des balcons fleuris, des cafés soignés, des jardins qui semblent avoir vu le jour dans leur perfection, sans effort ni peine. Nous imaginons un ailleurs qui échapperait à la laideur et au désordre dont notre propre environnement semble imprégné, une autre maison que la nôtre, terne et sans éclat, et nous rêvons de pouvoir émigrer vers les pays de nos rêves, où la beauté enveloppe tout ce que le regard embrasse et les mains effleurent. Mais la question la plus profonde demeure : jusqu’à quand continuerons-nous à voir la beauté chez les autres comme un privilège qui leur serait réservé, et à regarder nos villes et nos maisons comme un destin définitif, soustrait à toute remise en question ?

Le besoin de beauté, dans ses manifestations matérielles les plus simples, est une nécessité humaine profonde qui dépasse le simple ornement et le luxe réservé aux plus aisés. Avez-vous remarqué combien la vue d’un balcon couvert de fleurs, au cœur d’un quartier populaire terne, réjouit le regard et nous emporte loin de nous-mêmes ? Combien elle éveille en nous, l’espace d’un instant, le désir de créer quelque chose de semblable ? Celui qui a aménagé ce balcon a compris comment partir de son petit coin. La jeune fille qui vit dans un appartement modeste, sans balcon, a elle aussi compris comment créer le sien en disposant quelques pots de fleurs sur le rebord de sa fenêtre et en décorant sa chambre avec les objets qu’elle avait fabriqués ou choisis avec amour. C’est ainsi que la beauté s’offre à ceux qui la recherchent et osent commencer avant que toutes les conditions soient réunies.

Beaucoup invoquent l’absence de cour, le manque de balcon dans nombre de nos appartements, les fenêtres sans rebords, le peu d’argent disponible pour acquérir de beaux objets, ou encore le talent qui leur ferait défaut, les laissant incapables de savoir par où commencer. Pourtant, la beauté se satisfait parfois d’un espace restreint et d’un coût modeste. Elle peut naître de l’aménagement d’un coin, de la restauration d’une vieille chaise, de la plantation d’une fleur, d’une image accrochée au mur ou d’un petit objet façonné à la main. Les plantes et les fleurs qui ornent les cours et les balcons offrent l’une de ses plus belles manifestations, parmi les plus pures et les plus aptes à insuffler la vie dans un lieu.

Bien souvent, nous réduisons notre problème à la seule pauvreté. Pourtant, nombre de maisons et de quartiers de la classe moyenne restent dépourvus de ces touches de beauté qui raniment l’âme, tandis que beaucoup de leurs habitants pourraient commencer, mais manquent de désir ou d’habitude. Ils voient la beauté dans les pays et les maisons des autres, s’en émerveillent et en rêvent, puis s’irritent contre le sort qui les a laissés dans un environnement si éloigné de leurs rêves. C’est souvent là que tout s’arrête : dans le regret.

À force de regarder, nous avons fini par moins agir. Nous contemplons longuement, à travers les écrans, des images de maisons, de jardins et de cafés, qui nous procurent de rapides bouffées de fraîcheur. Leur effet s’estompe bientôt et laisse dans l’âme une sourde mélancolie. Avec le temps, notre lien à la beauté vivante s’affaiblit, à cette beauté que notre regard contemple et que nos mains contribuent à créer. Car l’esprit et l’âme ont besoin d’une activité où la main trouve sa joie, d’un effort qui réveille en nous le sentiment de pouvoir créer, même à une échelle modeste. Une belle œuvre que nous façonnons de nos propres mains nous rapproche de nous-mêmes, dissipe la brume qui voile ce que nous tenons pour bon et vrai, et ouvre nos yeux sur toutes les possibilités de joie et d’allégresse que recèle la vie.

Il nous suffit de renouer avec la beauté et de nous accorder le temps de la contempler, en accueillant son pouvoir de transformer l’état de notre âme. Nous pouvons ensuite prêter attention à nos inclinations les plus discrètes, écouter les idées fugitives avant que la précipitation ne les enfouisse, puis les laisser mûrir dans nos esprits jusqu’à ce qu’elles prennent peu à peu la forme d’une création concrète, que nous contemplons avec fierté et que nous invitons ceux qui nous entourent à découvrir. C’est alors que naît au plus profond de nous un bonheur rare : le bonheur de créer et d’inventer.

Au milieu du XIXe siècle, le critique d’art anglais John Ruskin dénonça la révolution industrielle et les dommages considérables qu’elle infligeait à l’environnement et à la société. À ses yeux, les ouvriers des usines figuraient parmi ceux qui souffraient le plus d’un monde ayant réduit l’être humain à un simple rouage de la machine. Ruskin estimait que la production mécanisée retirait au travailleur le plaisir et la satisfaction propres au travail manuel, tout en privant les gens d’objets dotés d’une véritable valeur esthétique. Les maisons se remplirent ainsi d’objets de piètre qualité, artificiels et privés de cette touche humaine qui insuffle aux choses inertes une parcelle d’âme. 

Ruskin défendait avec ardeur la beauté sous toutes ses formes, convaincu de son influence profonde sur l’âme humaine. Pour lui, la beauté dépassait le simple luxe visuel pour devenir un lien entre la matière et la conscience, entre le travail et la dignité, entre l’être humain et le monde qu’il habite. En ce sens, il considérait que ce que nous fabriquons, voyons et touchons contribue à façonner notre sens moral et notre goût, et que la laideur persistante blesse tout autant le regard que l’âme.

William Morris fut profondément marqué par les idées de Ruskin et suivit son exemple en défendant la beauté face à la machine sans âme, avec le souci de la rendre accessible à tous. Il commença par son propre rêve, en fit ensuite une maison, puis élargit ce rêve jusqu’à en faire une vision du design, du travail et de la vie. Son combat pour l’art allait de pair avec son engagement en faveur de la justice sociale. Il croyait qu’une vie digne exigeait du pain, mais aussi ce qui donne à la vie toute sa valeur : une maison qui réjouit le regard, un travail qui préserve la dignité des mains et des objets du quotidien portant l’empreinte humaine, loin de la froideur de l’usine. Morris laissa ainsi une empreinte durable dans l’histoire du design britannique, mais aussi dans la pensée sociale et politique, en appelant de ses vœux un monde où chacun aurait sa part de beauté et de dignité.

Transformer d’un seul coup nos villes ternes ou bâtir des maisons qui incarnent nos philosophies, comme le fit Morris, restera peut-être hors de notre portée. Nous pouvons pourtant partir de ce petit coin qui est le nôtre : une fenêtre, une table, une étagère, l’entrée d’une maison, un balcon étroit, une chambre modeste. Nous pouvons y mettre tout notre soin, accueillir l’idée fugitive lorsqu’elle se présente et lui laisser le temps de mûrir, jusqu’à ce qu’elle devienne forme, couleur, parfum et trace. En agissant ainsi, nous franchissons le seuil d’un horizon dont nous ignorions l’existence et semons notre propre graine dans le vaste champ de la beauté. Bientôt, cette graine fleurira et deviendra une source de joie pour nous comme pour ceux qui la contemplent.

William Morris écrit dans « Hopes and Fears for Art » : « L’histoire, comme on l’appelle, a perpétué la mémoire des rois et des guerriers parce qu’ils ont détruit ; l’art, lui, a perpétué celle des peuples parce qu’ils ont créé. » Il nous rappelle ensuite que la vie, aux époques anciennes, dépassait les massacres et les troubles auxquels les livres d’histoire la réduisent parfois. Le marteau frappait alors l’enclume, le ciseau courait le long de la poutre de chêne, et un peu de beauté naissait chaque jour, accompagné d’une part de bonheur humain.

Et peut-être est-ce là le véritable héritage auquel nous pouvons prendre part : laisser, dans notre petit coin, une empreinte qui témoigne de notre passage dans ce monde et de notre désir de le rendre un peu plus doux, un peu plus beau et un peu plus humain.