Mémoire

L’Héritage de la Fatigue au sein de la famille

Cette souffrance s’est transmise de génération en génération.

Auteur: Haris Hussain
Révision et édition de la traduction: Bahaa Iaali


En écrivant cet article, les voix de beaucoup de mes amis résonnent à mes oreilles: « Pourquoi t’imposes-tu toujours tout cela ? » ou : « S’il fallait parler d’ambition excessive, ton nom serait le premier à venir à l’esprit. » Mais quelque chose en moi m’a toujours empêché d’aborder vraiment ce sujet; je me contentais donc de sourire et de changer de conversation. Quand je me retourne sur mon passé et que je contemple ma vie, je crois avoir hérité ce trait de mes parents. Ma mère travaillait comme servante dans la maison d’une famille aisée au Pakistan. En raison de sa peine et de son labeur, mais aussi de la structure sociale au Pakistan, où les familles aisées dépendent du personnel domestique à toute heure, notre famille s’était vu attribuer deux chambres tout en haut, dans un angle du palais où vivait cette famille, deux pièces qui servaient de logement aux domestiques. C’est ce lieu qui a façonné en moi le premier sens du mot “maison”. Un deux-pièces avec deux sonnettes reliées à la maison principale, deux sonnettes capables de retentir à n’importe quel instant, et, lorsqu’elles sonnaient, ma mère devait descendre pour aller travailler.

Mes premiers souvenirs de ma mère resteront toujours liés à l’odeur de son dupatta, imprégné de la sueur de la fatigue; cette odeur ne me dérangeait pas, parce que je l’aimais. Comme n’importe quel petit enfant, j’éprouvais un bonheur immense à être près d’elle; j’enserrais sa taille de mes bras lorsqu’elle rentrait du travail, toujours fatiguée, toujours accablée. Mon père, quant à lui, avait commencé à travailler dès l’âge de dix ans et n’avait rien connu d’autre que le souci de consacrer son énergie à faire vivre sa famille, à instruire ses enfants et à les nourrir. Mes premiers souvenirs de lui se résument à une seule image, toujours la même: un homme qui rentrait tard dans la nuit, avec sa chemise bleue et son pantalon noir, l’uniforme qu’il portait comme serveur dans un petit restaurant de la ville où nous vivions. Je crois que, plus que tout le reste, ce qui est demeuré en moi, c’est l’odeur des épices qui s’échappait de ses vêtements lorsqu’il entrait dans la maison. C’est ainsi que mes parents habitent ma mémoire. Un père toujours trop épuisé pour m’emmener jouer au cricket ou au football, et une mère qui n’était jamais qu’à une sonnerie de nous laisser et de partir travailler.

Aussi douloureux que cela m’ait été, mes sœurs essayaient toujours d’être à mes côtés, car j’étais le plus jeune des quatre enfants et leur seul frère. Mon aînée, que l’épuisement empêchait sans cesse de se concentrer sur ses devoirs scolaires, prenait en charge trois de ses frères et sœurs, parce qu’elle comprenait, mieux que moi, combien il était important d’aider nos parents, qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour notre avenir. Lorsque je me retourne aujourd’hui sur ces années-là, tout cela me paraît plus lourd qu’un enfant ne devrait avoir à porter, mais le travail, lui, ne s’arrêtait jamais. Si mes parents se consacraient tout entiers à être les meilleurs parents possibles, travaillant jour et nuit pour notre avenir, moi, j’étais prêt à tout donner pour être le meilleur fils qui soit. Toujours excellent à l’école, parlant l’anglais avec aisance – parce qu’au Pakistan, parler anglais passait, d’une certaine manière, pour une preuve d’intelligence – ne sortant pas jouer avec mes amis, et veillant toujours à dire ce qu’il fallait. Dans un deux-pièces, une famille de six personnes, chacun s’épuisant à sa manière, sans horaires de travail fixes, sans qu’il soit jamais question des droits des travailleurs, rien qu’un effort ininterrompu, de tous les instants, et une seule chose pour nous tenir debout: « l’espoir » – l’espoir d’un avenir meilleur, d’une vie meilleure, d’une maison plus grande, d’un peu de repos, et d’assez d’argent pour que nous n’ayons jamais à connaître le manque. Un avenir vers lequel nous nous tournions avec une telle ferveur qu’il nous en faisait oublier d’être heureux dans le présent, ou, comme je le dirais: « trop fatigués / trop épuisés pour habiter le présent ».

Par la suite, quand j’ai décroché une bourse grâce à mes bonnes notes et à un CV déjà bien rempli, je suis parti aux États-Unis, où j’ai vu l’autre face du monde, des gens qui apprécient ceux qui travaillent beaucoup. Mais ce qui m’a frappé dans cette différence, c’est que la promesse d’un avenir meilleur n’y semblait pas aussi hors de portée qu’elle l’avait toujours été dans mon pays ; c’est là que j’ai compris la différence entre des pays comme le Pakistan et les États-Unis, entre un pays en développement et un pays développé. Mais grâce à mon habitude presque maladive de me surmener, je me suis intégré avec facilité. D’excellents résultats tout au long du semestre, un stage de recherche, du bénévolat dans deux organisations différentes, des voyages dans d’autres régions des États-Unis dans le cadre de mon programme d’échange culturel, la gestion de ma propre organisation, et, par-dessus tout cela, un sourire qui ne me quittait jamais. Mais ce qu’on ne comprend pas quand on travaille autant, c’est qu’on reste humain, au bout du compte, et qu’on peut, parfois, s’arrêter un peu. Mais comment un être humain pourrait-il s’arrêter quand il sait qu’il ne possède pas ce luxe? N’est-ce pas là la différence entre les modes de vie des pays pauvres et des pays plus riches, ou, pour être plus précis, entre ceux qui se trouvent au bas de l’échelle économique et ceux qui en occupent le sommet au sein d’une même société?

J’étais en classe de cinquième, dans ma salle de cours, à étudier les études pakistanaises, une matière qui porte sur l’histoire de la formation de mon pays, et c’est là que j’ai entendu pour la première fois le mot « colonialisme ». Quand les Britanniques sont arrivés dans le sous-continent indien et l’ont colonisé, les choses se sont durcies. Soumis à la politique du « diviser pour régner », les gens consacraient une grande part de leur énergie à se tenir séparés les uns des autres, que ce soit en raison de la religion ou de la classe sociale, et ce qu’il leur en restait allait à s’accommoder d’un nouvel ordre qui les condamnait au travail harassant et leur arrachait leurs ressources, leur dignité et jusqu’à leur sentiment de maîtriser leur propre vie.

Un autre tournant survint lorsque les Britanniques décidèrent de quitter le sous-continent indien, traçant à la hâte sur la carte une ligne qui le divisa en l’Inde et le Pakistan. Ce qui suivit fut l’un des plus vastes déplacements de population de l’histoire, plus de quinze millions de personnes ayant été déracinées. Des communautés aux ressources déjà maigres, et déjà fracturées, furent contraintes de franchir la frontière en emportant avec elles la peur, la perte de tout, et une brume opaque qui ne laissait rien entrevoir au-delà. Ce qui demeura ensuite ne fut pas seulement l’apparition de nouveaux États, mais un héritage d’épuisement, porté en silence d’une génération à l’autre, dans la mémoire, l’identité et la vie quotidienne.

Les gens furent contraints de quitter leurs maisons et de recommencer à zéro; la moitié des membres de leurs familles avaient été tués pendant l’exode, sans terre, sans ressources stables, rien qu’une longue attente et un labeur interminable. Je crois que c’est pour cela que mon grand-père ne put jamais témoigner beaucoup de tendresse à ses enfants : avoir quitté sa maison en Inde, puis enterré sa sœur de ses propres mains au moment de la Partition, avait laissé son âme trop épuisée pour manifester la moindre forme d’affection. Ce dont je me souviens de lui, c’est qu’il rentrait de sa petite ferme, prenait un roman en ourdou, puis passait le reste de son temps à lire jusqu’à ce que le sommeil l’emporte, avant de reprendre le même rythme dès le lendemain. Il m’a raconté un jour que sa famille comptait près de onze personnes et que, lorsqu’ils étaient arrivés au Pakistan, seul son frère aîné était encore vivant avec lui, et qu’ils avaient passé des mois à vivre dans des camps de réfugiés. Ma grand-mère, en revanche, fille du Pakistan, s’épuisait à offrir à ses enfants la tendresse d’une mère et d’un père tout à la fois, puis, plus tard, à ses petits-enfants.

Cette souffrance s’est transmise de génération en génération. Et me voilà, étudiant étranger essayant de me frayer un chemin vers le haut, travaillant deux fois plus que les autres pour être vu et pris au sérieux, tandis qu’une personne exactement comme moi, mais venue d’une société ou d’un pays économiquement stable, me dira : « Ralentis, ménage-toi. » Voilà comment je vois les choses : tel est mon héritage, le travail acharné et l’épuisement tout à la fois. Tout a commencé quand quelqu’un a décidé, il y a des générations, de chasser les miens de leurs terres, puis cela s’est transmis à travers mon grand-père, puis mes parents, avant de tomber dans mon giron comme un fruit tombé dont je n’ai pas encore goûté la saveur, si jamais je cesse un jour, ou si j’arrive un jour à cesser, de travailler avec une telle âpreté, simplement pour avoir une vie simple, heureuse et plus sûre.

J’ai encore beaucoup de choses à dire et à partager sur ce sujet, mais je laisserai cette réflexion ouverte devant toi, lecteur : entre dans ce monde et vois où tu t’y trouves. Et si tu es trop accablé de fatigue et d’épuisement pour le faire, sache que tu n’es pas seul en cela.


Haris Hussain
Poète, écrivain et médecin pakistanais
Bahaa Iaali
Écrivain et traducteur libanais

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