Mémoire

À propos du ghosting et du care à l’ère de la cruauté numérique

Auteur: Alaa Hassanien
Texte original en arabe
Révision et édition de la traduction: Bahaa Iaaly


Il y a quelques semaines, j’étais avec une collègue. Nous marchions dans le centre-ville, nous parlions de choses simples, du quotidien, avant de décider de nous asseoir dans l’un des bars et de poursuivre nos méditations sur la vie, les peurs personnelles, l’avenir brumeux. Après plusieurs heures, j’ai eu besoin de me lever pour aller aux toilettes. Je lui ai dit : je laisse mes affaires avec toi, promets-moi que tu ne partiras nulle part. Elle a éclaté de rire et s’est mise à se moquer de ce petit rituel entre nous, parce que je fais ça tout le temps. Je prends toujours avec moi mes choses importantes partout où je vais — le téléphone, le portefeuille, les cartes importantes — même si je me lève seulement pour parler au barman ou pour m’absenter quelques minutes. Je pense que les gens peuvent disparaître, que n’importe qui peut se volatiliser, comme ça, tout simplement. Dans le prolongement de cette scène, elle m’a surprise en me disant : moi je ne vais nulle part, mais promets-moi que tu reviendras. Parce qu’elle aussi croit que les gens peuvent ne pas revenir, qu’ils peuvent rentrer pour commander un café et se faire avaler par quelque temps, ou qu’ils tombent dans une autre dimension. J’ai ri à mon tour. Notre rire était amer, un rire posé sur la peur pour la simplifier, puis j’ai ajouté : les extraterrestres ne vont pas m’enlever, je te promets que je reviendrai.

Depuis ce jour-là, je me demande si je ne porte pas une blessure, quelque chose comme un traumatisme, à force d’avoir été ghostée tant de fois. Le ghosting, cette coupure unilatérale de contact sans avertissement ni explication, m’accompagne depuis très tôt dans ma vie, bien avant que le mot ne se répande et devienne familier. La première personne que j’ai aimée à l’adolescence, d’un amour profond, presque éperdu, qui a duré des années, a disparu un jour de mon existence. Ce n’était pas tant une histoire romantique qu’une amitié immense, davantage de son côté, mais du mien, je n’ai jamais su quelle était la limite entre nous ni comment qualifier ce que nous étions. Je savais seulement que je n’imaginais pas ma journée sans lui. Nous vivions sur deux continents différents, et pourtant nous communiquions chaque jour, intensément, jusqu’à ce que je me réveille un matin et qu’il n’y ait plus aucune trace de lui. Il avait disparu de partout, supprimé tous ses comptes sur les réseaux sociaux, puis s’était dissous, après près de trois ans de contact quotidien, continu, ininterrompu. Je me souviens que j’avais vingt-deux ans, et que c’était la première fois qu’on me ghostait, surtout de la part de quelqu’un que j’aimais. Je ne connaissais pas le terme, mais j’ai su qu’il m’était arrivé quelque chose de profond et de douloureux. L’effet sur moi a été immense. Ma confiance dans les autres s’est amoindrie, ma capacité à nouer des amitiés aussi, et même mon désir de me rapprocher de quelqu’un de nouveau s’est abîmé. Je crois que pendant des années ensuite, je l’ai vu partout, autour de moi, dans les visages. Et toutes ces questions m’accompagnaient : qu’est-ce qui s’est passé ? Est-il au moins encore en vie ? Ce jour-là, j’ai compris vraiment comment un être humain peut devenir, tout simplement, un fantôme.

Des années plus tard, j’ai vécu le ghosting une autre fois, cette fois de la part de ma plus ancienne amie. Nous nous étions rencontrées à l’université, à cette période où l’amitié paraît facile, comme un destin inévitable, où la proximité géographique, le temps libre, et aussi les blessures qui se ressemblent, créent des liens qui semblent impossibles à rompre. Après l’obtention du diplôme, notre relation est devenue numérique parce que j’ai déménagé dans un autre pays. Malgré la distance, nous sommes restées en contact, par messages, ou par ces longs appels quotidiens. À ce moment-là, l’éloignement ne me paraissait pas important. Pourtant quelque chose s’est produit dans cette distance même. Chacune de nous grandissait loin du regard de l’autre, et nous changions de façons de plus en plus éloignées, comme deux fragments d’un continent qui dérivent dans deux directions opposées. Chaque rencontre par la suite était pleine de malentendus, de silences qui étouffaient le conflit, de tentatives pour réduire une distance devenue soudain immense. Nous nous souvenions de celles que nous avions été, mais nous ne savions plus qui nous étions devenues, ou peut-être que chacune n’aimait pas ce que l’autre était devenue.

Puis elle aussi a disparu un jour. Elle a simplement cessé de répondre à mes messages, sans explication, sans reproche, sans dispute. Malgré toutes les complexités qui s’étaient glissées dans notre relation, je n’aurais jamais imaginé qu’elle disparaîtrait ainsi. Son ghosting était une négation de l’existence même de ce lien, comme si huit années pouvaient être effacées par le simple fait de cesser de répondre. Il m’a fallu longtemps pour apprendre à porter cette blessure sans qu’elle pèse sur mes épaules ni submerge mon existence. J’ai aussi veillé à ce qu’elle ne touche pas à mon sentiment de ma propre valeur ; je me suis dit : cela parle d’elle, et certainement pas de moi. Mais la douleur restait bien réelle, et ce sentiment de ne pas avoir mérité ne serait-ce qu’un seul mot revenait à des moments où je ne m’y attendais pas.

Tout cela m’a poussée à réfléchir au ghosting dans tous ses contextes. Dans les rencontres amoureuses, je l’ai moi-même pratiqué plus de fois que je n’aime l’avouer, à un moment où les options paraissaient infinies, où les conversations se ressemblaient, superficielles, et où disparaître semblait être la solution naturelle. J’en ai été la cible aussi, encore et encore, et à chaque fois je comprenais à quel point l’effet du ghosting sur l’âme peut être dur. Avec le temps, l’exercice et les efforts, j’ai appris à envoyer un message simple, à traverser les conversations difficiles, non seulement parce que j’essaie chaque jour de devenir moralement meilleure, mais parce que j’ai compris que disparaître laisse une trace en moi aussi, comme si je trahissais l’idée que je me fais de l’être humain que je veux être.

Dans notre présent, le ghosting est devenu une partie organique de nos vies. Pas de message, pas d’appel, pas de justification, pas de reproche, pas de demande de prendre de la distance. Juste un silence qui s’étire, qui s’élargit, jusqu’à remplir l’endroit où il y avait une voix. Et toi, tu restes là à interpréter ce silence, à combler le vide avec tes hypothèses et tes doutes. C’est un acte très simple à exécuter, destructeur dans ses effets, complexe dans ses significations. On en parle surtout dans le cadre des rencontres, mais il existe aussi dans l’amitié, les relations familiales, et même dans les espaces professionnels. C’est un miroir de notre manière de gérer l’inconfort et la responsabilité émotionnelle à une époque où l’être humain lui-même est devenu jetable et remplaçable.

La douleur qui te frappe quand on te ghoste n’est pas passagère. Les recherches nous apprennent que le rejet social active les mêmes voies neuronales de la douleur dans le cerveau que la douleur physique. Il existe un lien biologique ancien entre rejet et douleur, et cela explique pourquoi la disparition de quelqu’un peut te laisser avec une vraie douleur dans la poitrine, dans tout le corps. Mais ce qui rend le ghosting exceptionnellement douloureux, ce n’est peut-être pas seulement le rejet, mais plus encore l’ambiguïté. Nos cerveaux ont besoin d’histoires, de sens. Quand ils ne trouvent pas cela, ils en fabriquent. Ils repassent chaque conversation, ils traquent l’erreur, ils cherchent le mot qui aurait été de trop. Et en l’absence de réponses, le doute se glisse, et revient, encore et encore, sous la forme d’une question simple et violente : est-ce que je ne méritais même pas une explication ?

Pourtant, la douleur n’est pas tout. Parce que quatre besoins fondamentaux se retrouvent menacés : le sentiment d’appartenance, le sentiment que notre existence a du sens, la sensation d’avoir prise sur sa vie, et l’estime de soi. Ce ne sont pas des besoins de confort, ce sont des piliers de survie psychique. Être relié aux autres s’est développé comme une compétence de survie chez l’humain, et nos cerveaux portent encore cet héritage. Quand on te ghoste, tout ton système de surveillance sociale se dérègle parce qu’il n’y a aucun signal, seulement un vide total. Dans l’amitié, le ghosting peut être encore plus ravageur, parce que les amitiés se construisent sur des années d’accumulation de confiance et de familiarité, sur l’idée que cette personne te connaît. Quand un vieil ami disparaît soudain, tu as l’impression que tout le passé commun est effacé, comme si toutes ces années n’avaient pas eu assez de valeur pour mériter une seule conversation, même la dernière. Plusieurs études ont montré qu’une grande proportion de personnes ont été ghostées par un ami, et que la douleur peut être égale, voire supérieure, à celle du ghosting dans une relation romantique. Le paradoxe, c’est que beaucoup trouvent cela plus acceptable dans l’amitié, comme si l’amitié méritait moins de respect quand il s’agit des fins.

Le ghosting est aussi, je crois, profondément lié à notre façon de penser les relations. Certains croient à une forme de « fatalité relationnelle », l’idée que les relations réussissent ou échouent, point final, et que si la personne qu’ils fréquentent n’est pas “la bonne”, il n’y a aucune raison de faire des efforts. Pour eux, le ghosting devient parfaitement logique. D’autres, au contraire, croient à « la croissance des relations », c’est-à-dire à l’idée que les relations se construisent par l’effort et la communication, et que la manière dont elles se terminent compte. J’imagine que ces personnes sont moins susceptibles de ghoster, parce qu’elles voient une valeur dans la communication, même si l’issue en est la fin.

Il y a aussi une autre dimension, liée à la technologie. Le lien numérique a créé l’illusion que nous sommes reliés en permanence, mais en même temps nous sommes devenus plus remplaçables. Les applications de rencontre, par exemple, ont créé le sentiment que les options étaient infinies, et ont rendu le passage à la personne suivante plus facile. Le problème, c’est que cette mentalité s’infiltre dans toutes nos relations. Nous commençons à regarder les autres, même dans la vie quotidienne, comme un ensemble d’options dans une liste infinie, de simples images sur un écran qu’il suffit de faire défiler, quand la précédente ne paraît plus adaptée ou suffisante. Plus grave encore, quand tu rencontres des gens hors de ton cercle social, il n’y a aucune forme de responsabilité, parce qu’il n’existe ni mondes communs ni personnes en commun. Dans ce contexte, tu peux disparaître comme si rien ne s’était passé.

Cette facilité a un prix très élevé. Certaines recherches ont mis en évidence un lien entre le ghosting et des symptômes plus marqués de dépression et d’anxiété, surtout chez les personnes qui ont des antécédents traumatiques. Le ghosting n’est donc pas un « petit problème », mais un acte aux conséquences psychiques réelles, qui peuvent durer des mois, parfois des années.

Mais qu’en est-il de ceux qui ghostent ? Quand on écoute leurs histoires, une image plus complexe se dessine. Une femme a ghosté un homme parce que ce qu’il avait renvoyait chez elle à ce qui lui manquait, ou lui rappelait son propre sentiment d’insuffisance. Une autre a ghosté quelqu’un parce qu’elle était fauchée et ne supportait pas l’idée d’expliquer sa fragilité financière. Un homme a ghosté une femme parce qu’elle avait ignoré les limites qu’il avait clairement posées, et il a eu le sentiment que sa parole ne valait rien. Une femme a ghosté celle qu’elle aimait parce que la dissonance cognitive entre son identité queer et sa famille conservatrice était devenue insoutenable. Une autre sortait avec plusieurs personnes et n’avait plus l’énergie de répéter la même conversation difficile, encore et encore. Une femme dans la soixantaine a ghosté pour la première fois parce qu’elle a décidé de ne plus faire de compromis.

Ces récits montrent que la plupart de ceux qui ghostent ne sont pas des monstres, loin s’en faut. Ce sont aussi des êtres humains, qui ressentent de la culpabilité, de la peur, de l’épuisement. Ils évitent la confrontation parce qu’elle semble plus difficile que le silence, parce qu’ils ne savent pas comment faire face à ce qu’ils ressentent. À les regarder avec bienveillance, on pourrait dire que le ghosting, dans la majorité des cas, ne naît pas d’un désir de faire mal, mais d’une fuite devant l’inconfort. Bien que cela ne le justifie pas, cela aide à comprendre qu’il vient souvent d’une immaturité affective plutôt que d’une cruauté intentionnelle. Sans oublier non plus qu’il peut aussi survenir par désir de vengeance, ou comme moyen d’humilier l’autre, de fissurer son image de soi.

Il faut aussi préciser qu’il existe des situations où le ghosting est absolument nécessaire. Par exemple, dans des relations toxiques, dominatrices ou violentes, quand chaque tentative de poser des limites est rejetée, quand tu te sens en danger, disparaître totalement peut être la seule option sûre. En psychologie, il existe le concept de « no contact », employé précisément dans les contextes d’abus, parce que certaines personnes sont incapables de respecter les limites ; dès lors, tenter de mettre fin à la relation “comme il faut” conduit souvent à davantage de mal.

Le problème, c’est que la distinction entre le ghosting comme autoprotection et le ghosting comme évitement de la responsabilité est souvent trouble, même pour celui qui le pratique. Il existe une large zone grise où la peur légitime se mélange à l’évitement injustifié. C’est là que se trouve la crise, parce que nous ne disposons pas de règles sociales claires sur ce qui est acceptable. L’amitié et les rencontres passagères manquent de clarté. Et la technologie a aggravé ce flou en produisant des attentes contradictoires. D’un côté, nous sommes disponibles en permanence. De l’autre, personne ne doit rien à personne.

Et si un troisième chemin était possible ? Et si l’on pouvait être honnête, poser ses limites, et en même temps rester chaleureux et respectueux ? Je pense à une amie qui, après un premier rendez-vous agréable, a compris qu’elle ne ressentait pas cette étincelle romantique. Elle s’est alors mise à écrire un message sincère et réfléchi, expliquant qu’elle avait passé un bon moment mais qu’elle préférait, pour l’instant, s’orienter vers l’amitié. La réponse a été chaleureuse, pleine de reconnaissance, et tout s’est terminé d’une manière qui a laissé les deux personnes avec le sentiment d’avoir été vues et respectées comme des êtres humains, pas comme une option de plus qu’on supprime.

À l’inverse, une autre amie a envoyé un message clair au lieu de disparaître brusquement, lorsqu’elle a senti qu’elle ne voulait pas s’engager pleinement avec la personne qu’elle avait commencé à fréquenter. Il n’a pas répondu. Peut-être qu’il s’est senti blessé, rejeté, ou qu’il a vu dans le silence une forme de réparation symbolique, ou toute autre possibilité. Mais elle s’est sentie apaisée malgré tout, parce qu’elle avait fait ce qu’elle croyait juste. Cette tension entre ce que nous savons être juste et ce dont nous nous sentons capables est au cœur même de la crise. La plupart d’entre nous savent que l’honnêteté vaut mieux, mais au moment même où il faut être sincères, nous commençons à ressentir un poids énorme**, une peur de la réaction**, ou une incapacité à supporter l’inconfort émotionnel. Alors on choisit le silence ou la disparition, et on se raconte que c’est “mieux”, alors que c’est, à coup sûr, plus blessant.

Il y a une chose dont on parle rarement : quand nous ghostons, nous abîmons quelque chose en nous. Parce qu’à chaque fois que nous choisissons l’évitement plutôt que la confrontation, nous trahissons un peu nos valeurs. Nous devenons une version moindre que la meilleure version de nous-mêmes. Quand nous ghostons les autres, nous nous ghostons aussi. Nous devenons des fantômes, nous vivons dans cette zone grise entre ce que nous sommes vraiment et ce que nous prétendons être. Il est important ici de parler de la manière même dont on refuse. Beaucoup commencent par s’excuser lorsqu’ils refusent de poursuivre une relation avec quelqu’un. Le problème, c’est que l’excuse crée une dynamique dans laquelle le pardon devient attendu, comme si le fait de ne pas vouloir continuer était une faute qui mérite absolution. Mais ne pas vouloir d’une relation est un droit légitime, pas une faute. Ce dont la situation a besoin, c’est de clarté et de douceur. On peut dire, par exemple : « J’ai apprécié le moment passé ensemble, mais je ne sens pas que nous soyons compatibles de la manière que je recherche. » C’est honnête, direct, et tendre.

Et qu’en est-il de ceux qui ont été ghostés ? La première étape est de reconnaître que ce que tu ressens est vrai et légitime. Le ghosting est une perte sans clôture. Il est normal de ressentir de la tristesse, de la colère, de la confusion. Il existe une technique simple : nommer ce que tu ressens sans chercher à le changer. Le simple fait de nommer réduit l’intensité. Ensuite, rappelle-toi que le ghosting parle davantage de celui qui l’a fait que de toi. Essaie aussi de reformuler le récit. Au lieu de te demander : « Est-ce que je n’étais pas assez ? », dis-toi : « Il a choisi l’évitement plutôt que l’honnêteté, et cela parle de lui. » Essaie aussi de combler le vide en revenant vers d’autres liens. Sors, passe du temps avec ceux qui n’ont pas disparu, ceux qui sont encore là. Cela te rappelle que tu n’es pas seul, nourrit ton monde et te soutient affectivement. Il y a une autre étape aussi, sans doute la plus controversée : envisager de reprendre contact une dernière fois. Parfois, une amitié se termine parce que la vie est intervenue et a emporté un peu l’autre, pas parce qu’il a décidé d’y mettre fin. Peut-être que ton ami ne te ghoste pas intentionnellement. Peut-être qu’un message simple, non exigeant, t’apportera une réponse qui te surprend, ou au moins une forme de clôture. Car l’absence de réponse est, elle aussi, une réponse.

La question précise, finalement, est celle-ci : que dit le ghosting de nous, en tant que société ? Certains disent que c’est un signe du recul de l’empathie, et je crois qu’il y a là une vérité profonde. Le ghosting n’est pas un acte individuel isolé. C’est un symptôme d’une culture marquée par la négligence, par la logique du jetable, par la peur de la confrontation émotionnelle. Il reflète notre manière de gérer l’inconfort dans toutes les zones de la vie, de la politique au travail, jusqu’à la salle à manger. Le ghosting est lié à une forme de « politique de la négligence », cette culture qui glorifie le self-care et les limites au point qu’il devient facile de justifier le retrait de care envers les autres. Nous répétons sans cesse : les limites sont nécessaires, le soin de soi est prioritaire, je ne dois rien à personne. Tout cela est vrai dans son contexte. Mais le problème surgit quand nous confondons limites saines et évitement égoïste, quand nous utilisons le langage du care pour justifier la cruauté. La vérité est que ce n’est pas un jeu à somme nulle. Les options ne sont pas seulement noires ou blanches, il existe une multitude de nuances. Tu peux te respecter, respecter tes limites, et en même temps respecter la dignité des autres. La question la plus fine concerne la dignité elle-même. La dignité n’est pas quelque chose qu’on gagne par la réussite. Nous la possédons du seul fait d’être humains. C’est ce que nous nous devons les uns aux autres simplement parce que nous existons. Quand nous ghostons quelqu’un, nous ne le privons pas seulement d’une forme de clôture, mais aussi d’une reconnaissance minimale de sa dignité. Nous disons implicitement : tu ne mérites même pas que je reconnaisse ta présence.

Mais il faut préciser ceci : toutes les formes de ghosting ne se valent pas. Si tu as parlé avec quelqu’un sur une application pendant deux jours sans vous rencontrer, puis que tu disparais, à mes yeux ce n’est pas du ghosting au sens vraiment blessant du terme, parce qu’il n’y avait pas encore de relation réelle. Le contexte compte lui aussi. La durée du contact, la profondeur du lien, la nature des attentes, tout cela détermine quand la disparition devient compréhensible et quand elle devient cruelle. Ce que nous apprenons, c’est que la manière dont nous finissons nos relations importe autant que la manière dont nous les commençons. Chaque relation laisse une empreinte dans notre construction intérieure, et la façon dont nous choisissons de la terminer dit quelque chose de nous, de nos valeurs, de l’être humain que nous voulons devenir. Parfois, le ghosting paraît la solution la plus facile. Mais il laisse une forme de regret souterrain, ce sentiment discret de nous être trahis nous-mêmes. Quand nous disparaissons de la vie de quelqu’un sans un mot, nous devenons, nous aussi, un peu des fantômes.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas seulement de meilleures compétences pour mettre fin aux relations. C’est d’un changement plus profond dans notre manière de voir les relations, le rôle du care, et le sens de la dignité à l’ère numérique. Nous avons besoin de « politiques du care, jusqu’au bout », dans toutes nos interactions, de la politique à la manière dont nous disons au revoir à ceux avec qui nous ne voulons plus continuer. Ce care, même s’il demande un effort, coûte moins cher que nous le pensons et nous donne davantage : la paix intérieure, l’intégrité, et le sentiment de vivre en accord avec nos valeurs.

Au bout du compte, le ghosting est un miroir qui renvoie nos peurs les plus profondes en tant qu’êtres humains du XXIe siècle. Il révèle comment nous traitons la vulnérabilité, comment nous fuyons la douleur, Comment nous manquons à la dignité les uns des autres dans un monde où l’être humain est devenu un fichier numérique que l’on peut supprimer à tout moment, où quelqu’un peut se glisser aux toilettes d’un bar et ne vraiment jamais revenir. Mais le ghosting révèle aussi la possibilité d’autre chose. Nous pouvons choisir l’honnêteté plutôt que l’évitement, le care plutôt que la négligence, la dignité plutôt que la cruauté. Et dans ce choix petit, quotidien, répété, il existe peut-être un chemin qui nous ramène à ce que nous sommes vraiment : des êtres programmés pour le lien, cherchant l’amour et l’appartenance dans un monde qui les rend plus difficiles, mais qui ne les rend pas impossibles, si nous choisissons d’être présents, honnêtes, et humains.


Alaa Hassanien
Poète, journaliste culturelle et critique de cinéma, d’origine égyptienne, ayant grandi en Arabie Saoudite et résidant en France
Bahaa Iaaly
Écrivain et traducteur libanais

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