The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Des salauds tout à fait ordinaires : sur la psychologie du mal feutré dans Les Rayons et les Ombres

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  • Alaa Hassanien
    Écriture & Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais

« Mais c’était mon père. »

Dans les toutes premières secondes du film, avant qu’un mot ne soit prononcé, avant même tout son, un miroir apparaît dans une pièce austère, brouillé, estompé, qui ne reflète rien, comme si quelqu’un y avait passé la main et en avait effacé l’image, volontairement ou par négligence — au fond, cela revient au même. Puis le visage de Corinne émerge lentement de l’obscurité, non pas comme une apparition dramatique, mais comme quelque chose qui parvient à grand-peine à échapper à l’effacement, un visage pâle, malade, épuisé, comme si le corps lui-même portait une mémoire qu’il ne veut pas se rappeler, comme si le temps n’était pas passé sur lui mais en lui, en laissant des traces visibles sur chacun de ses traits. Ce miroir n’est ni un élément de décor ni un agrément visuel destiné à meubler le plan ; il est déjà la question du film tout entier, ramassée en une seule image : que sommes-nous lorsque notre image est effacée ? Et qui l’a effacée ? La grande Histoire, qui passe sans jamais demander son avis à personne ; le père que nous avons aimé plus que la vérité ; ou nous-mêmes, lorsque nous avons choisi de ne pas voir, de ne pas questionner, de ne pas savoir davantage que ce qu’il nous était confortable de savoir ? Et, au fond, y a-t-il vraiment une différence entre ces trois réponses, ou bien disent-elles une seule et même chose sous des angles différents ?

Les Rayons et les Ombres est un film français réalisé par Xavier Giannoli en 2026, qui raconte une histoire vraie, avec tout le poids que ce mot porte et toute la responsabilité qu’il engage devant l’Histoire, les vivants et les morts. Jean Luchaire était un journaliste de gauche, croyant en une paix européenne, porteur d’un projet réel de réconciliation entre la France et l’Allemagne, après une guerre qui avait épuisé le continent, vidé les villes de leurs habitants et appris aux Européens que la civilisation n’est pas une armure, mais du verre qui se brise. En quelques années pourtant, à travers une multitude de petites décisions qui ne semblaient alors que des concessions pratiques nécessaires, cet homme devint lui-même l’un des visages les plus en vue de la collaboration avec l’occupation nazie en France, avant d’être arrêté puis exécuté en 1946. À ses côtés, tout au long de cette trajectoire, il y avait sa fille Corinne, jeune actrice promise à la célébrité, avançant dans son ombre parce qu’il était toute sa lumière, et tombant avec lui, parce que l’ombre, lorsqu’elle se dissipe, ne prévient jamais personne à l’avance. Mais Giannoli ne voit pas cette histoire comme le fait habituellement le cinéma de guerre, du point de vue des victimes, qui méritent évidemment toutes les voix qu’on leur donne, mais il accomplit quelque chose de plus difficile, de plus dérangeant et de plus audacieux : il nous fait entrer dans la maison où la trahison a été commise, nous fait y vivre de l’intérieur, nous fait nous asseoir sur leurs chaises, boire dans leurs verres et voir l’Histoire à travers leurs yeux, avant même que notre esprit ne comprenne ce que nos mains sont en train de faire. Et c’est peut-être là le geste le plus grand que l’art puisse accomplir : non pas donner des réponses, mais vous faire sentir le poids des questions et vous laisser les porter vous-même.

Jean Luchaire n’est pas construit comme un personnage maléfique, mais comme un personnage intelligible, et c’est précisément là que se trouve le véritable problème que le film dépose sur notre table sans nous soulager par une réponse toute faite. Il part d’un point qui semble raisonnable : une conviction en la paix, un désir de stabilité, la croyance que la guerre peut être contenue, négociée ou différée, et à chaque petit pas, presque imperceptiblement, cette conviction se réorganise, perd de sa netteté et se prête au compromis, non pas d’un coup mais progressivement, jusqu’à ce que la ligne entre ce qu’il croit et ce qu’il fait cesse d’être visible, parce qu’il ne veut plus la voir désormais. Il voulait préserver son journal qu’il avait bâti, préserver son amitié de toujours avec Otto, préserver le nom qu’il avait mis des années à asseoir, préserver la vie confortable que sa fille en était venue à mener auprès de lui, et à chaque pas vers l’abîme il se disait que ce serait la dernière concession, car le dialogue, lorsqu’il commence, devient affaire d’arrangements, les arrangements deviennent des concessions, et les concessions s’accumulent jusqu’à devenir une complicité dont on ne peut plus revenir, et, dans chacun de ces enchaînements, tout semblait logique et justifié de l’intérieur. C’est exactement ainsi que l’histoire se répète : non parce que les hommes sont naturellement mauvais, mais parce qu’ils se convainquent, à chaque fois, que leur moment est exceptionnel et que leurs circonstances justifient ce qui ne peut l’être, et que ceux qui les ont précédés ne savaient pas ce qu’eux savent, jusqu’à découvrir, trop tard, qu’ils marchaient sur le même chemin que ceux qui les avaient précédés et qu’ils n’avaient pourtant pas hésité à maudire.

Hannah Arendt, en assistant au procès d’Eichmann, a relevé quelque chose de difficile à accepter : que le grand mal n’a pas besoin d’un homme profondément mauvais. Elle a parlé de la banalité du mal, non pas pour dire que le mal serait insignifiant ou que ses conséquences seraient légères, mais pour dire qu’il n’exige pas un être exceptionnel dans sa cruauté, ni un haineux fanatique, ni un monstre réjoui de ce qu’il accomplit ; il lui suffit d’un être ordinaire qui exécute sans penser, qui obéit sans poser de questions, qui se retire de sa responsabilité personnelle au nom d’un cadre collectif. L’idée est que les actes les plus criminels de l’histoire n’ont pas nécessairement été commis par des esprits tourmentés ou des âmes exceptionnellement sombres, mais, le plus souvent, par des individus qui ont mis à l’arrêt en eux la capacité de s’interroger, de vérifier, de s’arrêter devant leurs propres gestes pour se demander : « Est-ce juste ? » Jean Luchaire n’est pas Eichmann, il ne tue pas de ses mains, mais il appartient à la même espèce d’hommes qui rendent les grandes choses possibles, par leur silence, par leur retrait, par les justifications qu’ils trouvent peut-être à ce que leur conscience refuse la nuit, mais qu’ils continuent d’accomplir le jour.

La lâcheté, lorsqu’on la vit de l’intérieur, ne se présente pas comme de la lâcheté ; elle prend parfois la forme de la sagesse, du réalisme, du souci de protéger ceux qu’on aime, et c’est précisément ce qui la rend profondément dangereuse. Aristote voyait dans le courage une vertu et dans la lâcheté un vice, mais il savait aussi que les vertus ne naissent pas avec l’individu, qu’elles s’acquièrent par l’exercice, par le milieu et par les modèles qu’il a eus sous les yeux dans ses premières années ; dès lors, comment exiger soudain de quelqu’un qui a grandi dans la peur, les petits calculs, l’accommodement et le silence face à ce qui dérange, qu’il fasse preuve, dans un moment décisif, d’un courage capable de briser toute sa vie ? Ce n’est pas une défense de la lâcheté, c’est une tentative de comprendre comment elle se fabrique, parce que celui qui ne comprend pas comment naît le vice ne peut pas s’en protéger. Et pourtant, le prix payé par les autres à cause de cette lâcheté reste une réalité impossible à effacer : si le courage s’apprend, qui porte la responsabilité de son absence ? Et la différence entre dire aux gens : “Soyez courageux”, et les former au courage est celle qui sépare un discours funèbre d’une civilisation vivante.

Et la lâcheté ne s’arrête pas à celui qui l’exerce, parce que lorsqu’elle émane d’un individu qui détient un pouvoir et façonne l’espace culturel autour de ceux qui le prennent pour modèle, elle devient un modèle qui s’enseigne par la pratique, non par les mots. Lorsqu’un propriétaire de journal, une voix publique ou une figure occupant une position influente choisit de se dérober au jugement moral, de se taire, de justifier ou d’embellir, il ne prend pas seulement une décision personnelle, il enseigne sans parler que le silence est possible, que le retrait est acceptable, que la concession est normale, et cet apprentissage silencieux se transforme peu à peu en culture, s’infiltre dans le tissu social jusqu’à devenir invisible, parce qu’il est devenu la norme. La lâcheté ne coûte pas seulement à celui qui la pratique, elle lègue un modèle que ceux qui viennent après lui apprennent puis reproduisent dans des contextes qui ne ressemblent pas en apparence à l’original, mais qui puisent dans la même logique.

Et au cœur de tout cela se tient Corinne, non pas comme un simple personnage secondaire, mais comme un corps qui porte le résultat, comme une vie qui s’est formée dans une ombre qu’elle n’a pas choisie et dont elle n’a jamais vraiment su sortir. Le père, dans la vie de chacun, n’est jamais seulement une personne : il est la première structure à travers laquelle on apprend si le monde est sûr ou terrifiant, il est le nom que l’on porte avant d’avoir la possibilité d’en choisir un, la position sociale avec laquelle on entre dans les pièces avant d’avoir à s’y imposer soi-même, et le premier cadre à travers lequel se voit tout ce qui vient plus tard. Et ce qu’il y a de plus inquiétant dans ce film, ce qui reste avec vous pendant des jours après avoir quitté la salle, c’est l’amour réel et sans affectation entre Jean et Corinne, qui habite chaque scène, cet amour que l’on voit dans la manière dont il la regarde et dans la manière dont elle croit en lui lorsqu’il parle et que le reste de la pièce se tait. Il l’aime, elle l’aime, et c’est précisément cet amour — pas la haine, pas une volonté évidente de nuire — qui a rendu possible ce qui a eu lieu. Quand l’amour devient la seule chose qui oriente les choix, il ne devient pas forcément dur ou violent, mais peut se changer en une cécité qui n’est pas nécessairement froide ou cruelle : une cécité chaleureuse qui vous donne le sentiment d’être en sécurité tout en vous conduisant lentement vers ce que vous ne voulez pas voir. Le film ne dit pas que l’amour serait le visage doux du mal, il montre plutôt comment les sentiments les plus nobles peuvent être mis au service de quelque chose, non par le mensonge, mais par excès de sollicitude, par désir de préserver ce qui est beau, et par l’espoir que les choses finiront par se réparer d’elles-mêmes si l’on continue à se tenir aux côtés de ceux qu’on aime. Et pourtant il y a dans le film un témoin qui ne suit pas cet espoir, qui ne prend pas part à l’illusion : la tuberculose, cette maladie qui habite à la fois Corinne et son père, et laisse leurs corps se consumer en silence. Elle révèle aussi ce que l’esprit évite d’affronter, et refuse que la vérité soit remise à plus tard, après la guerre, après la guérison, après n’importe quelle promesse de lendemain. Tous deux vivent dans les limites de ce que permet le moment présent et repoussent toute autre question, mais le corps, lui, ne repousse rien. Corinne avance dans l’ombre de son père parce que cette ombre lui a permis de vivre d’une manière à laquelle elle n’a jamais été formée autrement, et quand cette ombre devient trop lourde, elle ne sait plus comment s’en dégager, parce que s’en dégager voudrait dire se tenir seule dans un monde où elle n’aurait pas de nom sans lui. Et même lorsqu’elle tente de s’en éloigner, la révolte elle-même continue de graviter autour de lui et à prendre en lui son centre de gravité jusque dans le refus, parce que celui qui passe sa vie à lutter contre son père ne diffère pas, au fond, de celui qui passe sa vie à lui ressembler : tous deux font du père le point dont ils partent et auquel ils reviennent, tous deux restent enfermés dans le même cercle, tous deux n’ont pas encore trouvé leur voie propre et libre. Et dans une scène qui concentre tout cela avec une justesse presque insupportable, Corinne dit à la femme qui l’a recueillie après que la foule l’a poursuivie dans la rue et lui a craché au visage : « C’était mon père, c’était mon père, vous devez comprendre ! » et cette phrase n’est ni une défense d’un crime ni sa justification ; c’est autre chose, c’est reconnaître que l’amour ne disparaît pas, même sous le poids de ce qui a été fait, et que l’histoire, lorsqu’elle juge, ne peut pas en même temps juger tout ce que cet homme signifiait pour celle qui l’aimait. C’est là que la blessure reste, et qu’elle ne se referme pas, parce que celui qui a fait ce qu’il a fait est aussi celui qui vous a appris à marcher, celui qui vous attendait à la porte quand vous rentriez en retard, celui qui a cru en vous quand personne d’autre ne le faisait. Comment faire tenir tout cela dans une seule phrase ? Comment aimer et condamner tout à la fois ? Le film ne la punit pas pour cet amour, mais il nous le laisse, tel quel, comme une question ouverte, et il sait que vouloir trancher trop vite, vouloir une réponse claire ou une décision nette, c’est déjà passer à côté.

Corinne n’était pas complètement ignorante de ce qui se passait, mais elle savait dans la mesure même où cela lui permettait de continuer à vivre, et c’est peut-être là une forme particulière et complexe d’ignorance, qui ne relève ni de la bêtise ni d’une innocence à laquelle on pourrait s’accrocher pour se rassurer : une ignorance qui possède l’information, mais choisit de ne pas ouvrir la porte vers laquelle elle conduit, de la laisser close parce que ce qu’il y a derrière changerait tout, et que changer tout signifierait se reconstruire depuis ses fondations, ce qui compte parmi les épreuves les plus dures pour l’âme. Peut-être que Corinne le savait d’elle-même très tôt, dès ce cri dans Prison sans barreaux en 1938, « je suis innocente, innocente, innocente », le cri d’une jeune fille qui joue un rôle dans une histoire fictive sans rapport apparent avec ce qui viendra plus tard ; mais plus tard, Xavier Giannoli la fait revenir, non pas comme une simple réplique, mais comme quelque chose qui insiste, lorsqu’elle la répète seule dans sa chambre, encore et encore, non plus comme une actrice mais comme une femme qui essaie de se convaincre avant de convaincre quiconque, et dès lors le jeu et la vie se mêlent jusqu’à devenir impossibles à distinguer. A-t-elle joué un rôle toute sa vie, ou bien sa vie a-t-elle été ce rôle ? À la fin du film, sur les ruines de tout, Corinne est assise face à Léonide Moguy, le réalisateur juif ukrainien qui lui avait donné son premier grand rôle en 1938, à une époque où le monde semblait encore ouvert et où elle n’était qu’une actrice prometteuse et non la fille d’un homme accusé ; il n’aurait pas dû être assis là, devant elle, après tout ce qui s’était passé, et pourtant il l’est. Ils parlent, et à un moment elle dit qu’elle ne savait pas, et il lui demande, avec un calme non dénué d’une dureté compatissante : « Et avez-vous essayé de savoir ? » Elle regarde la fenêtre et ne répond pas. Dans ce silence et dans ce regard se loge l’un des moments les plus douloureux du film, parce que ni l’un ni l’autre n’accusent, ni n’innocentent ; ils ouvrent simplement une porte qui était restée close trop longtemps, et une porte ouverte de cette manière ne se referme plus. Puis il change de sujet, lui propose de retravailler avec lui, et clôt la scène sur quelque chose qui ressemble à un dernier acte de foi : il ne reste que le cinéma. Et ce qui rend tout cela plus dense encore, c’est l’identité de celui qui se tient face à elle : un homme dont les siens ont souffert de ce que son père a fait lui offre une nouvelle chance ; ce n’est pas un pardon (le pardon serait plus simple que cela), mais le choix de poursuivre la vie avec toute sa complexité, et de croire que l’art peut accueillir ce que l’histoire, elle, ne parvient pas à contenir.

Même la joie, dans ce film, est suspecte. Les scènes de fêtes, presque dionysiaques, organisées au cœur même de l’Occupation, où le champagne coule, où la musique retentit et où les corps dansent comme si le monde extérieur à ce palais s’était arrêté ou n’avait jamais existé, ne sont pas filmées comme une célébration mais comme une question psychique suspendue dans l’air : étaient-ils réellement en train de se réjouir, ou bien cette exubérance était-elle la seule manière qu’ils avaient trouvée pour faire taire quelque chose en eux qui sait ce qui se passe et ne veut pas le savoir ? L’être humain ne peut éprouver une joie profonde et véritable que là où il y a une véritable sécurité, et une sécurité fondée sur la peur des autres n’est pas une sécurité, mais une inquiétude déguisée, vêtue de beaux habits, qui rit plus fort que ne l’exige la plaisanterie. Fêter au cœur de la catastrophe devient alors l’un des visages du déni, une intensification artificielle de la joie pour étouffer une voix intérieure qui sait et accuse, un bruit organisé contre un silence qui se fait de plus en plus pressant à mesure qu’on tente de l’engloutir sous la musique. Et lorsque la fête se termine et que les gens marchent dans la rue sombre, ils sont alors envahis par un silence total et par un vide singulier que rien ne vient combler. Ces fêtes fonctionnent aussi comme un mécanisme d’implication collective, parce qu’à partir du moment où l’on est là, où l’on applaudit, où l’on boit avec tout le monde, on devient partie prenante d’un système, indépendamment de ce que l’on croit en soi-même, et c’est peut-être là l’une des formes les plus efficaces du pouvoir : il ne vous demande pas de croire, il vous demande seulement d’être là.

Et des fêtes au journal, à l’image et au mot, le même argument se prolonge, car l’outil change mais la logique reste la même. Jean ne commence pas par mentir, il commence par espérer, et c’est précisément ce qui rend sa chute plus crédible et plus douloureuse, parce que l’espoir, lorsqu’il se détache du réel, devient un instrument de persuasion qui fonctionne précisément parce que sa tonalité est sincère. La culture n’est pas innocente ! C’est peut-être là la vérité la plus inconfortable que le film pose, celle que l’on préfère éviter parce qu’elle implique une responsabilité que l’on ne veut pas porter. Nous aimons croire que les livres, les films, la musique se tiennent en dehors du politique, protégés par leur pureté esthétique, mais un récit construit au nom de la paix ou de l’espoir peut servir de combustible à une machine dont son auteur ignore tout. Et c’est là la forme la plus dangereuse dans l’histoire de la manipulation de l’opinion publique : non pas le mensonge que l’on peut réfuter, mais la vérité tronquée qui paraît entière. Celui qui possède l’image détient une part de vérité, ou du moins le récit qui subsistera lorsque le contexte qui l’a produit aura disparu, et ce récit visuel agit selon des mécanismes plus profonds que la conscience critique, car la forme esthétique façonne la conscience du spectateur avant que le contenu explicite ne le fasse. Giannoli construit son film avec une beauté visuelle maîtrisée et délibérée ; il filme les fêtes dans une lumière dorée et veloutée, habille la déchéance de vêtements luxueux et place le spectateur dans une position où il prend plaisir à ce qu’il regarde avant de réaliser qu’il prend plaisir à l’image de l’abîme, non au salut qui en éloigne, parce qu’il est placé exactement là où se trouvait Corinne : devant une beauté réelle entourant quelque chose de laid qu’on ne peut pas voir clairement de l’intérieur. Le cinéma, ici, ne condamne pas d’en haut d’une voix surplombante ; il vous fait éprouver le goût du péché de l’intérieur avant de vous en montrer le prix au dehors. Et il laisse derrière lui une question sans réponse simple : sommes-nous témoins, ou sommes-nous fascinés ? La caméra révèle-t-elle, ou séduit-elle ? Et le beau peut-il devenir une forme de complicité dès lors qu’il rend regardable, avec trop de confort, ce qui devrait être refusé ? Le cinéma possède une puissance rare, celle de rendre une voix à ceux qui en sont privés et de nous faire comprendre ce que nous refusions de comprendre, mais cette puissance peut aussi s’inverser, réécrire la mémoire, embellir ce qui ne devrait pas l’être, légitimer ceux qui en maîtrisent les outils, et dans ce sens, le cinéma n’est pas un ange neutre : il est le miroir de celui qui le tient. Et la question de savoir qui tient le miroir est, au fond, une question politique.

Après la fin des combats, lorsque les armes se taisent, une redistribution des voix s’opère, sans que personne ne l’ait annoncée, mais avec une précision silencieuse et poignante. Les victimes, elles, ont la parole : leurs récits sont écrits, transmis, enseignés, des monuments, des musées et de vastes archives leur sont consacrés, afin que ce qui leur est arrivé ne soit jamais oublié, et leur voix devient une part de la mémoire collective des nations et de l’identité sur laquelle se fondent la politique et l’éducation. C’est là un droit légitime et nécessaire, auquel il ne saurait être porté atteinte. Mais de l’autre côté, il y a ceux qui ont fauté, les enfants et les petits-enfants de ceux qui ont fauté, et pour eux, il n’y a pas de place équivalente : pas de voix, ou une voix condamnée à parler sans cesse dans la seule langue qui lui soit permise, celle de l’excuse ininterrompue ; un nom qui devient une marque infamante, qui vous précède dans les pièces avant même que vous n’y entriez, et un silence plus lourd que les mots, porté par ceux à qui l’on n’a rien demandé, par ceux qui n’étaient pas encore nés lorsque tout cela s’est produit. Corinne meurt à vingt-huit ans, condamnée à dix ans d’indignité nationale, et ne travaillera plus ensuite dans l’art qui constituait toute sa vie ; sa fille, elle, naît au cœur du scandale, portant ce nom souillé avant même d’en comprendre le sens. La génération suivante porte le poids de ce qu’elle n’a pas commis, d’une manière plus diffuse, mais plus durable, dans le premier regard qui précède toute rencontre, dans les questions qui surgissent avant même que la parole ne soit possible, dans ce sentiment persistant que l’appartenance doit être justifiée, là où d’autres n’ont jamais eu à le faire. La tragédie ne s’arrête pas avec la disparition du coupable, elle est transmise à des générations dont on n’a jamais demandé l’avis et qui n’ont jamais été assises à la table où les décisions ont été prises. Et la vengeance telle qu’elle apparaît dans le film, dans ces scènes de tonte et de poursuite dans les rues, n’est pas une justice au sens profond du terme, mais une couche supplémentaire de violence qui s’ajoute aux précédentes sans rien effacer : elle assouvit une colère humaine compréhensible, mais ne rend pas un seul mort, et alourdit l’existence de ceux qui n’étaient pas parties prenantes de la décision et n’ont jamais eu la possibilité de la refuser. L’histoire ne se referme pas lorsque le coupable est puni ; elle reste ouverte, elle revient par strates, parfois éloignées de leur origine apparente, mais qui en portent encore la racine au plus profond d’elles-mêmes.

Dans ce film, le mal apparaît rarement sous la forme d’une décision claire et déclarée, et lorsqu’il se manifeste, il est enveloppé de suffisamment de conviction et de noblesse pour sembler, en apparence, tout autre chose. C’est précisément ce qui le rend plus dérangeant que les récits où le mal est à découvert et le coupable désigné, parce qu’un mal qui porte un visage familier et parle le langage du rêve et de la protection ne peut pas être rejeté aussi facilement que nous l’imaginons lorsque nous en sommes éloignés. Otto Abetz aimait réellement la France, sa littérature, son art et sa manière de vivre, et son amitié avec Jean reposait sur un partage réel de valeurs et sur le rêve commun d’une Europe qui ne répéterait pas la folie des guerres. Mais Otto en est venu à un moment où il voyait et savait, et a pourtant choisi de continuer, non par amour du mal, mais parce qu’il croyait à l’idée qui l’y conduisait plus qu’à ce que lui disait sa conscience. Jean a glissé, et sa tragédie tient dans ce glissement ; Otto, lui, a choisi au nom de quelque chose qui le dépassait, et ce type de choix ne donne pas la paix de l’esprit, mais quelque chose de plus dangereux encore : la certitude d’avoir raison.

Les grandes idéologies peuvent absorber l’amour, la noblesse et les bonnes intentions, et en faire des instruments, parce qu’elles offrent à l’être humain ce qu’il veut entendre sur lui-même : qu’il sert une idée plus grande que lui et qu’il protège quelque chose qui mérite de l’être, et à partir du moment où l’homme se convainc de cela, sa conscience individuelle part pour un long congé, parce que le collectif a pris sa place. Et lorsque le nationalisme se transforme en doctrine fermée, il dissout l’individu dans le tout et fait fonctionner sa conscience au nom du tout, non plus en son nom propre, ouvrant ainsi devant lui un vaste espace pour faire ce qu’il savait, au fond de lui, être une faute, tout en se sentant rassuré parce que la responsabilité est répartie entre tous et que personne ne la porte seul. Et la question que tous deux évitent reste pourtant la plus simple : « Est-ce juste ? » Une question élémentaire, mais dont la réponse aurait tout changé, et c’est précisément pour cela qu’elle est évitée.

Jean et Otto sont finalement parvenus au même lieu par deux voies différentes, parce que le glissement n’efface pas la responsabilité, et que le choix idéologique n’accorde aucune innocence. Quant à leur amitié, née d’un partage de valeurs et d’un même horizon, et qui s’est achevée dans une séparation jamais proclamée officiellement, mais advenue lentement au fil d’années de choix de plus en plus divergents, elle pose une question sans réponse simple : les valeurs humaines communes résistent-elles lorsque elles se heurtent au poids des engagements politiques et d’une idéologie qui grandit jusqu’à tout envahir ? Le film répond de la manière la plus douloureuse qui soit : le plus souvent, elles ne résistent pas, parce que le contexte finit par devenir plus vaste que tout ce qui est personnel, et que tous deux se retrouvent sur deux rives qu’ils n’ont pas choisies par une décision unique et claire, mais auxquelles une multitude de petites décisions accumulées les ont conduits jusqu’au point où tout retour devient impossible, si bien qu’ils ne parlent plus la même langue lorsqu’ils parlent des valeurs qui les avaient autrefois réunis. Et lorsque le film atteint la scène du procès, lorsque la voix du procureur remplit la salle — « Les mots des salauds arment les bras des imbéciles » —, tous les parcours deviennent soudain visibles en même temps : celui du père qui a glissé, celui de l’ami qui a choisi, celui de la fille qui a porté ce qu’elle n’a pas fait, et celui de paroles sorties un jour d’une conviction sincère et devenues, à la fin, le combustible d’une machine qui n’avait plus rien à voir avec le rêve d’où tout était parti.

À la fin du film, la caméra revient au même miroir, dans la même pièce, et la tache qui brouille le reflet est toujours là. Mais cette fois, on sait d’où elle vient : elle n’est ni une impureté du verre ni une négligence, elle est tout ce qu’il a choisi de ne pas voir et toutes les questions qu’il a préféré ne pas poser au moment où il était encore possible de les poser, lorsque la parole avait un prix qui ne se paie pas plus tard. Le film ne condamne pas facilement et n’absout pas à bon marché, il accomplit quelque chose de plus difficile et de plus respectueux de la complexité humaine : il nous fait comprendre comment un être humain devient ce qu’il n’aurait jamais imaginé devenir, comment le rêve se transforme en justification, l’amitié en couverture, l’amour en prison confortable, et comment les enfants portent le poids de ce qu’ils n’ont pas commis, parce que l’histoire ne demande à personne s’il choisit de naître ni de qui il naît. Et il laisse derrière lui une question qui ne supporte pas la précipitation : qu’aurions-nous choisi, nous, si nous avions été là, dans cette pièce, dans ce temps-là, avec ce père, cette amitié, et cette peur qui paraît toujours plus petite qu’elle ne l’est au début.

« Chaque homme sur terre a deux visages, le bien et le mal. Accuser tout le monde, c’est ne rien comprendre. »

Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, 1840.

Hugo a écrit cela un siècle avant la guerre, comme s’il l’avait écrit les yeux fixés sur ce miroir même. Le cinéma, dans ses moments les plus hauts, n’est ni un tribunal qui prononce des verdicts ni un sermon moral. C’est un miroir d’une espèce particulière qui ne se contente pas de refléter ce qui est devant lui, mais renvoie aussi ce qu’il y a en vous, ce que vous n’avez pas encore reconnu, ce que vous savez tout en choisissant de ne pas le savoir. Et ce film est un miroir lourd, éprouvant et nécessaire, dans lequel on ne peut pas regarder à la hâte.