The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Tentatives hors du bruit

16

  • Saliha Obeid
    Écriture

    Saliha Obeid

    Écrivaine et ingénieure des Émirats arabes unis
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

(1)

Janvier 2025

Depuis quelque temps, je m’entraîne, encore et encore, à accepter l’idée de l’incertitude, hors du déterminisme, hors de ce qui est tenu pour certain. Et bien souvent, lorsque je me surprends à glisser naïvement vers les certitudes, je me reproche mon supposé manque de maturité et me tourne obstinément vers les possibles, vers cette zone fragile entre le possible et l’impossible, pour m’y apaiser, de cet apaisement propre à celle qui s’est affranchie d’un vieux désir de tout contrôler.

Je me souviens souvent d’une scène au début de l’année 2025, le réveillon du Nouvel An à Bruxelles, en Belgique, dans un restaurant de style gothique qui avait choisi de faire de la célébration du Nouvel An, pour ses convives, une forme de dissimulation derrière les masques. Nous portions tous des masques et nous étions assis, libérés de la certitude de nos identités établies. La première chose qui les fixe, d’ordinaire, ce sont les traits entiers du visage de la personne assise en face de vous. J’observais les gens : d’une certaine manière, ils semblaient plus légers. Aucun d’eux n’a tenté de retirer son masque, même lorsque le compte à rebours a commencé et que nous sommes entrés dans la nouvelle année. Tous s’étaient abandonnés à cet instant hors contrôle, dans cette étrangeté qui leur faisait croire qu’ils étaient autres, hors de leur histoire et de leurs expériences personnelles, comme s’il s’agissait d’une amnésie volontaire.

C’est précisément à ce moment-là que mon compagnon m’a parlé de mariage, derrière le masque que nous avions choisi ensemble. Je le connaissais parfaitement, l’homme derrière ce masque, alors qu’il approchait de sa trente-sixième année. Mais de mon côté, je nous imaginais autres. Je choisissais ma propre amnésie, jusqu’à ce que sa question me ramène à la réalité.

Dans d’autres circonstances, j’aurais été saisie d’effroi. Mais dans la quiétude qui était la mienne, je suis allée vers cette idée avec plus de légèreté.

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(2)

Janvier 2026

Nous venions de terminer notre dîner avec sa famille dans l’une de leurs maisons. À chaque rencontre, j’observe qu’ils ne parlent pas d’une maison en particulier, bien qu’il s’agisse de la même famille, présente dans ces nombreuses demeures entre Moscou, Bruxelles, Amsterdam, Dubaï, Budapest, le Monténégro, Salzbourg, Belgrade, Le Caire et Vienne. Ils passent d’une ville à l’autre avec une simplicité désarmante et font circuler leurs occasions au gré de l’humeur, une fois dans une maison, une fois dans une ville, sans prendre aucun lieu tout à fait au sérieux. J’ai contemplé un album de famille où ils mêlaient toutes ces maisons comme si elles n’en formaient qu’une, comme si elles appartenaient à une seule et même ville. Je ne sais pas si cela tient à une longue histoire de voyages et de commerce, ou à une longue conscience de l’incertitude du lieu lui-même. De nombreux visages habitent ces albums. Certains sont devant moi, même si leurs traits ont changé ; d’autres sont absents. Mais dans leur bloc compact, ils ne donnent pas l’impression d’avoir été traversés par la moindre perte, semblables à des somnambules installés dans un état prolongé d’incertitude propre à la vie.

Dehors, il neigeait abondamment et le fracas du vent annonçait une tempête imminente. Mais à l’intérieur, en retrait de l’espace public du lieu, ils se déplaçaient sans se soucier de rien d’autre que d’être ensemble. J’ai pensé à Tolstoï, à cette idée selon laquelle ce qui distingue les familles, ce sont leurs peines. Mais ce qu’il y avait de singulier dans la famille devant moi, qu’une racine quelconque rattachait à Tolstoï, c’est que ce qui la caractérisait, à cet instant de son existence, était cet état de dispersion choisie qui les rassemblait.

J’essaie de me soustraire à ce vacarme, me souvenant d’un vœu lointain lié à Vienne comme ville de rechange. J’essaie de chercher leurs images là, plutôt que dans toutes les autres, et je ne ressens qu’une inconsistance plus grande, un flou plus dense autour du lieu. Mais au lieu d’en être troublée, j’ai été envahie par un vaste sentiment de légèreté dans l’égarement.

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(3)

29 février 2026

Je prends de nombreuses photos de nos moments les plus ordinaires, ceux où la certitude semble un luxe et où, pour une raison quelconque, j’ai envie de m’y accrocher, de retrouver ma naïveté première. Au milieu de tout ce vacarme et de ce brouillage, je lis moins, et les tentatives d’écriture paraissent moins encore que ce que je pourrais appeler des tentatives, même lorsqu’il s’agit de décrire l’humeur du moment. Des rapports, des déclarations, des images, des rumeurs, de tous côtés, tout cela dans une tentative de chercher quelque certitude entre deux affirmations contraires : que rien ne se passe encore et que tout se passe maintenant.

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(4)

Mi-mars 2026

Il y a, la plupart du temps, comme un brouillard sur l’esprit. Tu ressembles à quelqu’un qui attend un train qui tarde à entrer en gare. Tu sais que le train finira bien par arriver, d’une manière ou d’une autre, mais dans cet état d’attente, tu essaies d’ordonner les conséquences de ce retard. Il y a aussi cet ordre incompréhensible des choses, cette perplexité stratifiée : sortir dans ta journée routinière, habituelle, tout en sachant parfaitement ce qui se trame en coulisses ; une guerre dont tu fais partie et dont tu ne fais pas vraiment partie non plus. Sa forme diffère de ce que tu connais des guerres et de leurs embrasements, si bien qu’une question fugitive te traverse : serait-ce là la forme des guerres du nouveau siècle ? Dans leur retrait spectral, dans leur manière de te déjouer, elles ne se laissent presque voir que dans les titres de l’actualité et dans quelques images. Et bien que tu sois au cœur de l’événement, ton sentiment de sécurité existentielle, paradoxalement, en demeure éloigné, comme si toi et l’événement vous trouviez dans une même zone géographique tout en appartenant à des dimensions cosmiques différentes. Tu cherches ce qui va de soi, mais les évidences ne te sont d’aucun secours, peut-être parce que le monde, aujourd’hui, se trouve dans un état plus proche du fantastique que du réel. Au milieu de ton silence, tu as le sentiment d’être le vacarme lui-même, et que le cri vient de toi, non de ce qui t’entoure. Tu te souviens alors de tes limites, avant de reprendre la saisie de ton mot de passe sur ton ordinateur de bureau pour commencer une journée de travail censée être ordinaire : un moment simple, évident, clair, minuscule. Mais sans lui, tu deviens une immense possibilité d’incertitude… Alors je reviens chercher, paradoxalement, la certitude à laquelle je m’étais longtemps entraînée à renoncer.

Je ne m’effraie pas
Je ne me réjouis pas
Mais j’entre dans un état de flottement que rien n’explique.

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(5)

4 avril 2026

Il y a deux façons d’envisager la stabilité,
à l’exact opposé l’une de l’autre.

La stabilité dans son sens réduit à la pétrification : rester figé tandis que tout te traverse,
jusqu’à demeurer pris dans la distance, le lieu et le temps.

Et la stabilité dans l’acception qui la rapproche de l’enracinement : résister à l’ébranlement, faire que les fissures ne te sondent pas
pour te briser, mais pour te polir, sculptant le dedans jusqu’à le rendre clair.

Et moi, au milieu du vacarme, j’essaie de m’accrocher à la stabilité que j’ai longtemps méprisée sous sa première forme,
car la stabilité signifie que je résiste à une part essentielle de la vie, que je tente de fuir le changement et le mouvement,
la stabilité comme idée de devenir pierre.

Et, comme quelqu’un qui a quitté son lieu de naissance depuis si longtemps qu’il en est venu à l’oublier, l’idée du retour ressemble
à la découverte d’un lieu vierge, qu’il n’a jamais vraiment connu.

Au cœur de tout cela, je vois sa stabilité venir d’elle-même. Il n’y avait pas d’effroi depuis le premier instant, ni plus tard,
seulement une attention calme et l’exploration de scénarios pratiques. Je l’observais depuis mon trouble, aspirant à son sol ferme,
bien que nous soyons sur la même terre. J’essayais de comprendre les racines qui le faisaient se tenir là. Était-ce lié à la part slave de ce qui le compose ? Nous avons pourtant le même âge et, au regard de la situation mondiale actuelle, les bouleversements restent des bouleversements. Il n’a pas connu de guerre totale, pas plus que moi. Même celle qui sévit actuellement dans sa ville natale, il en a toujours été éloigné du fait de ses déplacements et de ses voyages, entre études, découvertes et affaires familiales en Europe.

Je m’arrête sur la manière dont il s’absorbe dans le choix d’une maison de vacances à acheter dans l’une des villes où nous sommes allés récemment. Ce n’était ni une tentative de fuite, ni une façon de passer le temps, ni une forme de distraction face à la situation actuelle, dont il discute avec moi dans le détail tout en faisant défiler devant lui les photos de maisons de bord de mer.

Sa stabilité était une part essentielle de sa personne, indépendamment de l’âge et de l’expérience. C’était quelque chose que je ne pouvais pas encore comprendre pleinement à ce moment-là, mais je savais que cette stabilité m’avait donné, à moi aussi, le temps de reprendre mon souffle et de m’apaiser.

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(6)

10 avril 2026

Les peuples du monde semblent aujourd’hui anesthésiés par leurs petits tracas. L’idée de l’anéantissement commun s’est effritée jusqu’à se réduire
à ce périmètre infime. Et le salut, dans son acception moderne, consiste à franchir le seuil de sa demeure puis à y revenir pour retrouver la porte, la maison, et soi-même, sans prêter attention à ce qui nous entoure, ni, forcément, à ceux qui nous entourent.

Mais est-ce là un choix encore possible aujourd’hui ?

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(7)

12 avril 2026

Devant moi, plusieurs catalogues de mariage, et d’autres qui arrivent dans ma boîte mail avec des suggestions de thèmes et d’idées. La coordinatrice du mariage m’appelle sans cesse pour que je choisisse une seule thématique autour de laquelle tout devra tourner. Je plaisante avec elle sur la possibilité d’en faire une « question de l’existence », et cela me déroute qu’elle ne saisisse pas la plaisanterie sous-entendue. Avec son accent australien, elle me demande de lui rendre plus concrète l’idée que je souhaite, sous forme d’exemples ou d’images. Sur le moment, je me suis dit que les intonations au téléphone pouvaient être trompeuses. Mais plus tard, elle m’a reposé la question face à face, alors que nous parcourions des lieux possibles pour la cérémonie. Je l’observais en silence, pensant que c’était peut-être là sa manière à elle de faire avec les choses : avancer sans cesse vers un objectif, aussi petit et marginal soit-il, au milieu de tout le chaos.

Nous nous asseyons autour d’un café. Je lui dis que je plaisantais et lui explique ma blague. Elle rit après un bref instant de saisissement. Elle insiste pour que nous nous dépêchions de choisir la couleur dominante de la thématique, car le temps passe, comme tout passe.

Elle agit avec naturel et je n’arrive pas à déterminer si ce qu’elle a dit relève de l’insouciance de ses vingt ans, ou si elle a été dotée d’une sagesse qui lui a permis de percevoir quelque chose qui dépasse son âge.

Autrefois, je crois que je l’aurais immédiatement jugée détachée du monde, enfermée dans un individualisme égoïste. Mais quelque chose dans la situation actuelle vous rend plus compatissant envers les choix des autres. Nul ne peut juger aujourd’hui le choix de quelqu’un sans se mettre d’abord à sa place. Et elle, depuis cette place qui est la sienne, a choisi de regarder vers le provisoire, plus stable que le durable.

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(8)

1er mai 2026

Une peur permanente nous unit, notre grande expérience humaine, commune à tous. Et pourtant, nous nous retrouvons à chercher des raisons de nous solidariser, une forme de tragédie qui, en apparence, nous rassemble, je crois, sans avoir pleinement conscience que nous sommes venus au monde en partageant cette racine première.

Personne n’est plus digne qu’un autre ici. Cela ressemble à une discrimination fondée sur l’idée que certains seraient moins humains que d’autres, n’est-ce pas ? Et puis, cette solidarité sélective, fondée sur l’image de surface que renvoie la souffrance autant que sur son atrocité, ne te transforme-t-elle pas, toi aussi, en un autre monstre ?

Je crois que c’est James Baldwin qui discernait la peur dans des yeux dont les couleurs allaient du clair au sombre, mais qui partageaient, au fond, et en dépit des murs de la ségrégation raciale de l’époque, la même panique.

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(9)

3 mai 2026

Le funambule du cirque a toujours été vu comme une transition entre un numéro important et un autre, une manière d’ajouter un peu de tension au grand numéro qui suit, tout en atténuant l’intensité de ce qu’a laissé le numéro précédent. Ce n’est pas avaler du feu, ni affronter des lions, ni tenter de faire croire que l’on détache une partie du corps d’une autre. Il y a là du silence, de l’appréhension, une longue attente, et cet équilibre qui consiste à empêcher les pieds de quitter le fil et l’artiste de tomber dans le vide.

Je pense à quel point cela ressemble au fait de suivre les informations au milieu d’une trêve, à quel point cela ressemble à marcher sur un fil mince et continu,
à ceci près qu’ici, le vide est un autre inconnu, sans filet de sécurité comme celui que l’on tend en bas pour le funambule du cirque.

Mais ce fil mince qui se prolonge t’apprend aussi autre chose : tu ne peux pas t’arrêter là-haut, suspendu, et ce fil est désormais ton chemin. Avec prudence, oui. Avec la possibilité de tomber, de trébucher, oui. Mais c’est ton seul passage, pour l’instant du moins. Je crois que, dans un autre temps, on aurait appelé cela une épreuve de maturité. Une maturité qui, cette fois, ne se joue pas seulement à l’échelle de l’expérience personnelle, mais prend la forme d’une épreuve collective du lieu.

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(10)

5 mai 2026

L’humanité a-t-elle réalisé tous ses rêves
au point qu’il ne lui reste plus qu’à aller donner corps à ses cauchemars ?