The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Qui habite qui ? La maison comme dispositif de production du corps discipliné

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  • Alaa Hassanien
    Écriture & Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais

Un sentiment tranquille de certitude nous accompagne chaque fois que nous faisons tourner la clé dans la serrure ; nous croyons alors être enfin revenus dans cet espace où commence notre liberté et où s’éteint le vacarme du monde. Nous pensons que la maison est le lieu où nous cessons de jouer des rôles pour devenir enfin « nous-mêmes ». Mais le cinéma, lorsqu’il observe ce lieu d’un œil attentif, en révèle un tout autre visage : la maison est en réalité une construction méticuleusement ordonnée, un système d’exploitation invisible qui remodèle notre conscience et nos gestes à notre insu. Elle nous habite autant que nous l’habitons, dompte nos désirs et canalise notre spontanéité afin de l’accorder au rythme de l’ordre social. Le danger de la maison tient précisément à sa manière de présenter ses limites comme naturelles, familiales et empreintes d’amour. Ce système agit au cœur même de l’intimité, grâce à cette étrange capacité de donner à la contrainte l’apparence de la sollicitude. Le cinéma, lorsqu’il porte sur elle un regard conscient, dépasse l’image de la maison réduite à un simple arrière-plan destiné à embellir la scène et la révèle comme une structure qui programme notre quotidien. Dans un plan fixe et prolongé, privé de musique, la maison apparaît alors comme un programme complet qui impose son emploi du temps au corps et façonne ses mouvements jusqu’à les transformer en gestes indéfiniment répétés.

L’autorité peut se contenter d’organiser l’espace pour imposer sa présence ; il suffit de répartir les pièces comme on répartit les rôles : la chambre pour discipliner le désir, la cuisine pour ordonner le temps, le salon pour mettre en scène une famille unie et dissimuler ses fragilités. Lorsqu’on observe des films qui représentent la maison avec cette précision, on comprend comment le mur devient un outil, le rideau une loi, le couloir un état psychique et la fenêtre un dispositif de surveillance. Dans le cinéma de la routine, la pression agit de manière constante, car la routine reproduit inlassablement la même journée, jusqu’à priver le temps de sa capacité à transformer les choses. Lorsque la caméra suit une main qui épluche des pommes de terre, essuie une table ou refait un lit pour la millième fois, elle dépasse l’enregistrement d’une simple tâche domestique et dessine des frontières invisibles autour de l’être humain. Elle révèle ainsi la manière dont la maison consume une vie, instant après instant, jusqu’à faire de la créativité un luxe superflu et de l’imagination une transgression du scénario imposé.

Le film « Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles » (1975), de Chantal Akerman, s’ouvre sur une femme qui entre dans son appartement. Installée dans un coin, la caméra reste fixe, sans mouvement ni commentaire. Jeanne accomplit ses gestes avec une précision minutieuse, selon un enchaînement qui ne tolère aucune erreur. Akerman saisit ainsi le temps domestique comme un cadre qui reproduit les conditions nécessaires à la vie, tout en réduisant celle-ci à une mécanique. Par la répétition, le corps apprend où s’asseoir et comment se mouvoir, jusqu’à ce que la discipline s’inscrive dans sa manière d’être et jusque dans son silence. Cette boucle vide peu à peu la vie de sa dimension humaine et la transforme en une simple opération de gestion. Quand la routine se brise à cause de détails aussi infimes qu’un bouton de chemise ou une lumière laissée allumée, tout le système s’effondre. Lorsque Jeanne tue l’homme à la fin, la violence apparaît comme l’explosion d’un corps dont l’ordre réglé vient de se rompre. Dans ce film, la maison tient davantage de la chaîne de production que du refuge, et la longueur du plan nous contraint à éprouver un temps qui s’accumule et nous enferme, plutôt qu’un temps qui avance.

Cet encerclement se retrouve dans « Canine » (Dogtooth, 2009), de Yórgos Lánthimos, où l’idée de la maison comme système est poussée à son extrême. Une famille vit derrière une clôture que les enfants n’ont jamais franchie, tandis que le père redéfinit le monde à travers les mots : la mer signifie « chaise » et le zombie « fleur jaune ». Le langage devient ici un instrument d’enfermement qui rend le monde extérieur impossible à imaginer. Le système prive ses victimes des mots capables de nommer la liberté et neutralise ainsi toute possibilité de révolte, puisque les enfants sont privés des outils mêmes de la pensée. Dans « Parasite » (2019), de Bong Joon-ho, la maison devient une architecture de la division sociale : sa conception répartit les corps selon les étages, les domestiques en bas et la famille au centre. Le bâtiment parle le langage de l’exclusion, tandis que la maison moderne exerce une surveillance fondée sur la hauteur et l’odeur, transformant l’espace en instrument de tri et de hiérarchisation des êtres humains. Le système agit ici par l’attraction et le désir. La famille Kim tente de s’approprier la maison, mais l’architecture la ramène malgré elle à sa position sociale. À la fin, le sang descend les marches, comme pour confirmer les lois d’un ordre de classe où toute ascension exige de se briser.

Dans un tout autre registre, « The Truman Show » (1998), de Peter Weir, présente la maison comme une forme totale de surveillance mise au service du divertissement. Truman vit dans un studio immense où chaque détail de sa vie devient une marchandise. Le système opère ici par la séduction et le plaisir plutôt que par la peur. La vie privée se réduit à une illusion destinée à assurer la continuité du spectacle, tandis que la maison et la ville entravent la libération de Truman en recréant sans cesse une réalité factice. Il découvre finalement que le ciel lui-même est un plafond peint et que le lieu qu’il croyait être son refuge constitue en réalité une scène de surveillance exposée au monde entier. La maison nous discipline aussi à travers des relations apparemment naturelles, où le pouvoir se dissimule sous les apparences de la proximité et exerce sa surveillance dans le langage de l’amour, à travers des notions comme la « réputation » ou le « qu’en-dira-t-on ». Ces mots servent de paravent à la surveillance du corps et du temps. La sollicitude se transforme alors en contrôle, privant l’individu de son pouvoir de décision, tandis que la peur du jugement social acquiert davantage de force que la loi elle-même. Dans « Caché » (2005), de Michael Haneke, ce système s’effondre lorsque des enregistrements vidéo envahissent l’espace privé et révèlent les fautes du passé ainsi que le caractère illusoire d’une sécurité domestique bâtie aux dépens des autres.

Dans le cinéma arabe, notamment dans « Dans l’appartement d’Héliopolis » (2007), de Mohamed Khan, l’appartement devient un espace où se négocie le rapport au regard social. La surveillance y demeure collective et traverse les murs, tandis que la maison relève d’un ordre moral avant de constituer une simple construction architecturale. Les fenêtres et les balcons deviennent des ouvertures par lesquelles s’introduit le contrôle social, et les voisins assument le rôle de surveillants. L’habitat se transforme alors en une charge psychique qui oblige chacun à discipliner son comportement pour l’accorder à des murs incapables de garder les secrets et qui les livrent au silence aux aguets du monde extérieur. Malgré cette pression, le cinéma laisse entrevoir une possibilité de résistance à travers de petits changements qui ébranlent la stabilité du système. La résistance peut commencer par la rupture de la monotonie quotidienne ou par une nouvelle disposition des objets, grâce à laquelle la personne reprend possession de l’espace d’une seule pièce. Parfois, l’écriture ou le dessin deviennent une fenêtre symbolique qui transforme la maison, d’un lieu administré avec précision, en une scène réinventée par l’émotion. La chambre privée devient alors un refuge pour soi plutôt qu’un simple espace d’isolement.

Cette résistance se dessine clairement dans « Carol » (2015), de Todd Haynes, où les espaces temporaires et de passage, comme ces chambres d’hôtel qui n’appartiennent à personne, deviennent de véritables laboratoires de liberté. Ces chambres tirent leur valeur de leur situation géographique et temporelle en dehors du foyer patriarcal traditionnel, offrant aux personnages la possibilité de bâtir un ordre différent et de nouvelles règles, fondées sur le désir et l’égalité plutôt que sur l’obéissance à des injonctions préétablies.

De même, « Portrait de la jeune fille en feu » (2019), de Céline Sciamma, fait des demeures estivales, lointaines et isolées, les lieux d’un exil choisi qui soustrait les corps à la surveillance. Dans cet espace, la maison abandonne sa fonction disciplinaire et devient un lieu où les relations humaines se redéfinissent, libérées du poids des attentes sociales. Le corps passe alors du statut d’objet surveillé à celui de sujet capable de disposer de ses mouvements comme de son immobilité, hors de l’autorité de l’ordre traditionnel.

Le problème réside dans ce système qui habite la maison et la transforme en une machine proche de l’usine ou de la prison, surtout lorsque l’espace se trouve coupé de l’extérieur et que sa fonction se réduit au contrôle. Le cinéma nous invite à regarder la maison comme une construction politique et un espace disputé, puis à nous demander, en rentrant chez nous : qui habite qui ? Il révèle à quel point nous avons besoin de croire à l’illusion du foyer pour pouvoir y vivre, tout en acceptant le prix de cette illusion : une vie évaluée à son degré de régularité et une morale mesurée à notre calme. Bien davantage qu’un simple décor, la maison constitue une manière de penser qui façonne l’être humain et agit sur son corps, son temps et son langage. En sortant du film, le spectateur découvre que la question rejoint doucement sa vie quotidienne : combien de fois avons-nous appelé l’obéissance « repos » et la surveillance « attention » ? La réponse apportera sans doute peu de réconfort. Mieux vaut pourtant que le film nous laisse une inquiétude féconde, capable de nous pousser à reconsidérer ce qui nous paraît excessivement naturel. La véritable maison est celle qui nous permet de grandir et de changer. Ce soir, lorsque nous refermerons nos portes, il serait bon de regarder ces murs et de nous demander, avec une conscience nouvelle : habitons-nous la maison, ou son système nous habite-t-il, jusqu’à décider de ce que nous sommes ?