The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

L’ombre maternelle : se réveiller sans être guérie

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  • Shourouq fattal
    Écriture

    Shourouq fattal

    Écrivaine, critique et médecin syrienne vivant en Allemagne
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Édition & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

Ce qui m’a appelée à écrire cet article, c’est un désir impérieux de comprendre, de ceux qui viennent après le réveil. J’entends par là moins le réveil dans son acception physiologique, ce processus complexe qui active le cortex cérébral et augmente l’activité électrique, nous faisant passer d’un état de conscience amoindrie à la pleine vigilance, qu’un autre éveil, plus lent et plus cruel, qui advient une fois seulement dans une vie, si toutefois il advient. 

Au cours de ma traversée de la dépression, de nombreuses notions s’étaient brouillées en moi : la mort, le sens, l’existence. Les monstres de l’inanité avaient enflé, et le temps s’était aplani. Après cinq années d’une amitié enveloppée de noir, des germes de lumière ont commencé à m’adresser, timidement, leurs filaments jaunes, et la mélatonine, l’hormone du sommeil, s’est mise à baisser, me laissant voir devant moi les images d’une vie que j’avais traversée sans vraiment l’habiter, comme les scènes d’un film terne que je regardais du haut d’une montagne de tristesse et de résignation. 

Les symptômes de la dépression se ressemblent sur le plan clinique ; ce qui diffère, c’est ce qui se joue au-dedans, la manière dont le patient raconte les fantômes des ténèbres qui lui dérobent son éclat. Et puisqu’il fallait m’en séparer à l’amiable, je me suis assise pour écouter, comprendre et parler, tout en gardant ouverte la possibilité d’une visite, à des moments affranchis de toute condition précise. À mesure que nous nous séparions, un étrange besoin a émergé : reprendre le temps perdu, approcher le chagrin hérité, déplier les strates psychiques dont chacun de nous est habité. Il me semble, dans ma quête assidue, chercher moins des réponses ou des explications que le plaisir même de l’éveil, après un long sommeil. 

Dans les séances de thérapie, je décrivais à ma thérapeute, Marwa, un gouffre sans contours précis, au-dedans de moi, comme une caverne au bout du monde, encore inexplorée, un vide qui engloutissait tout. Elle s’attardait sur ma description, notait dans son carnet et demandait : était-ce un trou ouvert ou fermé ? Un fond dont l’horizon se laissait voir, ou bien mêlé à autre chose ? Je me moquais intérieurement de ces détails architecturaux : que pouvait bien lui importer toute cette figuration géométrique ? 

Mais le langage avec lequel nous décrivons ce que nous ressentons dessine à l’intention de l’autre une carte du passage de l’idée des ténèbres vers la lumière. Je résistais à ses questions et les contournais pour leur échapper ; fuir un gouffre, fût-ce en parlant de lui, relève d’un noble geste de survie. Or ce genre de gouffres grandit à mesure que nous nous en éloignons, et sa compréhension passe par le fait de se laisser prendre à ses filets, ou plutôt de descendre jusqu’à en mesurer la profondeur, puis de tenter de le combler.

L’éveil dont je parle a une visée qui excède la lumière. J’ai longtemps cru que guérir revenait à éclairer ce qui demeurait dans l’ombre, mais Jung savait que là résidait l’illusion : l’illumination advient moins en imaginant des formes de lumière qu’en conduisant les ténèbres jusqu’à la conscience. Ces ténèbres que je décrivais à Marwa avec tous ces détails architecturaux, le gouffre, la caverne, le vide, Jung les a nommées d’un seul mot : l’ombre. 

Je m’étais déjà familiarisée avec l’approche jungienne de la persona, le masque, de l’inconscient collectif et des rêves ; autant de concepts fascinants qui m’avaient conduite à examiner de plus près ce que Jung avait apporté à la compréhension de l’humain. À ses yeux, nous sommes moins une entité unique et homogène qu’un ensemble de strates complexes, dont chacune oriente, d’une manière obscure, la scène humaine : le moi qui s’adapte et administre, la persona, ce masque par lequel nous persuadons les autres et, plus encore, nous-mêmes, et l’inconscient qui conserve ce que nous avons été incapables de soutenir. L’ombre, elle, se tient sur le seuil qui les sépare et les relie. 

« L’ombre est un problème moral qui défie l’ensemble de la personnalité du moi ; car nul ne parvient à prendre conscience de son ombre sans un effort moral considérable. En prendre conscience implique de reconnaître les aspects sombres de la personnalité comme présents et réels. Cet acte est la condition essentielle de toute connaissance de soi ; c’est pourquoi, en règle générale, il se heurte à une résistance obstinée. »

Dans cette dernière phrase se condense l’appel dense de l’une de nos énigmes les plus troubles : ce que nous refusons, ce qui, en nous, nous est insupportable, revient par des voies inconscientes puis se projette sur l’autre, comme dans un miroir tendu à nos ombres. Pour autant, Jung est resté attaché à la nécessité de reconnaître ces ombres comme une part constitutive du soi. C’est la théorie de l’ombre qui m’a fait aimer son œuvre et qui nourrit en moi une gratitude particulière : parce qu’il m’a donné un nom à ce que je décrivais à Marwa par des images et des métaphores, avant que j’en connaisse le nom.

Jung a ensuite élaboré, dans son travail sur l’inconscient collectif, une figure archétypale de la mère, ancrée dans l’inconscient de tous les êtres humains : un visage lumineux, un autre obscur, et, dans sa nature même, une étrange contradiction. Mais le monde a achoppé sur cette contradiction ; il en a retenu une moitié, qu’il a baptisée « la bonne mère », et a relégué l’autre au fond. Cette moitié bannie, qui hait parfois le rôle qui lui est assigné et rêve de fuite, est devenue ce que les mères dissimulent et refoulent, de toutes leurs forces, au plus profond d’elles-mêmes. 

Adrienne Rich écrivait en 1976 : « Le travailleur peut créer un syndicat ou se mettre en grève ; les mères, elles, sont isolées les unes des autres, chacune dans son foyer, liées à leurs enfants par des liens compassionnels ; c’est pourquoi nos grèves sauvages ont souvent pris la forme d’un effondrement physique ou psychologique. »

L’effondrement est donc une protestation privée de langage. Moi qui suis entrée dans ma dépression par un effondrement de cinq ans, puis ai fui les questions de Marwa faute d’avoir encore une langue pour nommer ce qui se jouait au-dedans, je connais cette grève sauvage de l’intérieur. Quarante-neuf ans après la phrase de Rich, la réalisatrice Bronstein l’a portée au cinéma dans son film If I Had Legs I’d Kick You, avec une étrangeté propre à susciter la réflexion. 

Le point culminant du film s’ouvre lorsque Linda et sa fille reviennent dans leur appartement et le découvrent envahi par une eau d’origine obscure. Linda suit la trace de l’eau et découvre, dans sa chambre, un plafond délabré d’où elle s’écoule sans répit. Puis, soudain, le plafond se déchire, laissant apparaître une caverne noire, comme si elle avait toujours été là, attendant l’instant de se révéler ; une fissure ouverte, impossible à réparer. Linda s’effondre dans une vague d’angoisse effroyable, tandis que son mari remet les réparations à plus tard et que les voisins passent comme si tout était normal. À partir de cet instant, le trou devient le second visage de Linda : cette béance ouverte au-dessus d’elle, qui se déverse goutte à goutte en elle et la précipite chaque nuit.

Et là, à ma grande surprise, j’ai vu la question architecturale de Marwa trouver sa réponse sous mes yeux, à l’écran : le gouffre que j’avais décrit avec des mots devenait un trou dans un bâtiment, dans un plafond. Ce dont je m’étais moquée dans son carnet, le film me le restituait sous la forme d’une vérité architecturale ruisselante d’eau.

Dans le même temps, la fille de Linda souffre d’une maladie inconnue, manifestée par un petit trou dans son ventre, près du nombril, par lequel elle s’alimente, à sept ans, à la manière d’un fœtus recevant sa nourriture de sa mère. Nous découvrons progressivement que la maternité de Linda avait échappé à une décision pleinement consciente, et qu’elle perçoit sa fille comme un lourd fardeau, qui entrave sa vie au point de la rendre insoutenable. Si bien que la réalisatrice soustrait le visage de l’enfant à la caméra, signe du voile psychique dressé entre Linda et cet être supposé donner à la mère le sens de son existence ; un voile si épais que la caméra elle-même échoue à le traverser.

Deux trous, donc, nous ouvrent la scène : l’un surplombe Linda, l’autre l’aspire par-dessous ; la même ombre prise dans deux directions, qui s’abat sur elle depuis le plafond et se transmet d’elle par le cordon ombilical. La maternité, dans les deux cas, est une ouverture condamnée à demeurer béante.

Dans mon enfance, j’ai souvent tendu l’oreille aux conversations des adultes, animée par le désir de devancer mon âge. Un jour, lors d’une réunion entre femmes, j’ai surpris ce qui se disait, dans le cercle étroit de la famille, à propos d’une femme qui avait choisi de continuer sa vie malgré ses enfants. Les mots employés portaient une violence verbale qui, des années durant, me revenait à l’esprit chaque fois que mon chemin croisait des mères dont la vision s’écartait de l’idéal admis, de ce moule maternel tissé au fil des siècles. L’égoïsme, et l’individualisme dans ce qu’il a de plus odieux, ont continué à dicter mon regard sur elles, jusqu’à ce que la dépression devienne la porte par laquelle j’ai compris ce que signifie, pour une femme, de voir ses choix de vie lui infliger des douleurs violentes, auxquelles seule une tentative de changement pouvait mettre fin.

Une mère peut-elle prendre conscience de son ombre sans s’y perdre elle-même ? Cette question travaille le film en silence. Linda tente de contenir la contradiction en la répercutant, par un flux erratique, sur ses relations, ou en prenant la fuite ; mais le trou apparaît et grandit avec le temps. Lorsque la société ferme la porte à la reconnaissance de la haine maternelle, les émotions se retrouvent privées d’un lieu où être nommées ; elles se manifestent alors sous forme de dépression ou de maladie somatique, et, dans les cas les plus violents, sous forme de violence tournée contre soi ou contre l’enfant. J’ai compris, au cours de mes études de médecine, que la grossesse et l’accouchement comptent parmi les expériences de vie les plus chargées ; le corps de la femme a besoin d’années pour retrouver un équilibre, et les risques de troubles psychiques augmentent nettement. Dans un monde qui exige de la mère qu’elle porte ces fardeaux, il devient nécessaire d’ouvrir un espace de tolérance et de briser le tabou : faire passer la question de « comment faut-il être mère ? » à « comment peut-on l’être ? ».

C’est ici que la sociologue Sharon Hays nomme cette injonction « la maternité intensive » : une idéologie qui fait peser sur la seule mère la responsabilité de tout, et prescrit une éducation centrée sur l’enfant, orientée par les experts, émotionnellement absorbante, réduisant à presque rien l’espace qu’elle peut s’accorder à elle-même, au point que chaque choix relatif à la santé ou à l’alimentation devient une preuve de son amour. C’est ce que Linda se voit réclamer de toutes parts ; plus profondément encore, elle finit par croire à son incapacité d’atteindre un tel dévouement.

L’ombre de Linda, donc, dépasse le cadre d’une ombre individuelle née de sa seule constitution psychique ; elle est, à certains égards, une ombre que la modernité sème en chaque mère par ses exigences impossibles, avant de la juger de la porter en elle. Le trou dans son plafond témoigne d’un système qui produit des ombres à la chaîne, puis s’étonne de les voir surgir. Elle en porte seule les conséquences, mais cette ombre nous appartient à tous.

Linda, tout au long du film, vacille sur place. Elle mesure son mal-être et l’impossibilité de reculer ; elle projette alors son ombre sur sa fille, faute de parvenir à incarner la mère attendue, et dirige sa colère vers son mari absent, qu’il lui est impossible de haïr au grand jour, vers son thérapeute, en qui elle cherche la mère demeurée introuvable, et vers des femmes qui semblent plus aptes qu’elle. Le trou, lui, grandit au-dessus d’elle ; ce qui demeure invisible au-dedans finit toujours par surgir quelque part.

Le moment de sa prise de conscience, c’est l’apparition même du trou. Tel est l’éveil qui prend corps dans la scène finale : Linda ne guérit pas d’un seul coup, elle ne devient pas pour autant une bonne mère, mais elle voit. Ce qui se révèle à elle, c’est l’au-delà de la conception céleste de la mère. Et la vision, chez Jung, est le commencement, la condition première de tout changement. 

Dans les derniers instants, pour la première fois, le visage de l’enfant se dévoile. Quelque chose a changé en Linda : la caméra nous montrait ce que Linda échouait à voir ; désormais, elle peut voir sa fille avec clarté. Ce qui adviendra ensuite demeure ouvert ; la réalisatrice nous laisse devant une fin ouverte, comme si elle disait que l’issue tient parfois à un trou dans le plafond, par où entre juste assez de lumière. Le film, en ce sens, est un œil posé sur Linda lorsqu’elle demeure hors regard. Et lorsque nous nous tenons devant lui, nous devenons à notre tour un autre œil : nous regardons une ombre maternelle demeurée longtemps dans les ténèbres, et nous lui accordons, le temps de deux heures au moins, la permission d’apparaître.

Pour revenir à moi : mon éveil a joué un rôle assez douloureux pour me pousser à reconnaître mon ombre et à sonder ses profondeurs. Après en avoir parlé à Marwa, j’ai commencé à remarquer qu’elle m’accompagnait partout où j’allais, comme si le fait d’en avoir conscience lui avait remis un titre l’autorisant à se manifester en toute quiétude ; un moustique noir bourdonnant à mon oreille, obstiné à rester, un fond qui étendait ses racines en moi et engloutissait tout avec lui, le bonheur, la mémoire, et jusqu’à notre relation au temps. Je m’étais crue seule avec elle, un être humain face à un gouffre, rien de plus, jusqu’à comprendre, au fil du travail patient mené en thérapie, que l’ombre est une condition qui naît avec notre venue au monde, et que la fuir revient à fuir le désir : une impossibilité, une spirale qui se complexifie chaque fois que nous tentons de nous en défaire.

Voilà ce qui me rend jumelle de Linda : toutes deux, nous nous sommes éveillées sans être guéries. Ma conscience de l’ombre n’a pas illuminé ma chambre ; elle y a ouvert un trou par où entre juste assez de lumière. Marwa est un œil posé sur moi dans ce monde, elle me rappelle que je disais vrai lorsque je décrivais le gouffre. Dans l’éthique jungienne, être vue, par la caméra, par la culture et, enfin, par le soi lui-même, constitue la condition première et irréversible sur le chemin de l’individuation psychique.

La question de Marwa sur la forme du gouffre, celle dont je m’étais moquée, était la bonne.