The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

André Tarkovski : cinéma de l’âme et quête du miracle dans le monde matériel

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  • Doumit Douaihy
    Écriture

    Doumit Douaihy

    Photographe, réalisateur et professeur d'université originaire du Liban
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

La première fois que j’ai vu un film de Tarkovski, j’étais étudiant en audiovisuel à l’université. À l’époque, je me gardais bien de prétendre l’avoir compris. J’étais alors un jeune homme révolté, trop pressé pour passer des journées entières à la bibliothèque, à consulter les ouvrages et les articles consacrés à l’analyse de ses films afin d’en percer le sens. La lenteur de son cinéma contrastait avec le rythme effréné de ma vie ; ce calme intérieur, indispensable pour accéder aux profondeurs de son univers, me faisait encore défaut. À présent que j’ai atteint le milieu de ma vie, j’ai entrepris ce voyage cinématographique : en l’espace d’une semaine, j’ai vu ses sept films dans l’ordre chronologique, et ce fut l’une des expériences artistiques les plus fortes de ma vie. J’ai eu le sentiment que ces films me reliaient intimement à Tarkovski, comme si un ami s’adressait directement à moi par son œuvre. En partageant cette expérience, je souhaite faire découvrir Tarkovski à ceux qui connaissent encore peu son œuvre ou dont la découverte s’est limitée à un seul de ses films. J’espère ainsi donner à d’autres le désir de plonger dans son univers cinématographique exceptionnel, qui, aujourd’hui encore, inspire et influence les cinéastes comme les spectateurs du monde entier.

L’artisan des questions éternelles

Dans un univers cinématographique dominé par l’éclat artificiel des films d’action, les super-héros et les récits préfabriqués, l’œuvre du réalisateur russe Andreï Tarkovski (1932-1986) se dresse comme un être rare venu d’un autre monde. Ces films appellent bien davantage qu’un regard distrait : ce sont des expériences existentielles immersives, des rituels visuels qui placent le spectateur face aux grandes questions : Qui sommes-nous ? Quelle est l’essence de notre humanité ? Comment percevoir la beauté et le sacré dans un monde qui s’effondre ? Tarkovski était bien plus qu’un réalisateur : un philosophe-poète, un ascète éprouvé par le caractère sacré de la vie et un sculpteur qui, dans la matière brute du temps, façonne des formes de lumière et d’ombre. Son cinéma propose un langage radicalement différent, un langage spirituel et poétique qui dépasse le seul récit et cherche la part divine enfouie dans les replis du monde matériel, jusque dans ce qu’il a de plus ordinaire et de plus banal.

Un langage cinématographique différent : la poésie plutôt que la prose

Ce qui distingue Tarkovski de ses prédécesseurs et de ses contemporains, c’est son refus catégorique de concevoir le cinéma comme un outil de représentation, d’imitation ou même de divertissement au sens commercial. Il y voyait un art à part entière, qu’il résumait par sa célèbre formule : « sculpter le temps ». Ce concept dépasse la technique pour devenir une vision philosophique : chaque plan constitue un bloc de temps vécu, que le cinéaste peut sculpter et façonner tout en préservant son essence vitale. Tarkovski a ainsi inventé un langage visuel poétique unique, où les images dépassent le statut de simples symboles ou métaphores destinés à être déchiffrés intellectuellement par le spectateur, comme dans le montage intellectuel d’Eisenstein, que Tarkovski critiquait vivement. Elles deviennent des entités vivantes et autonomes, que l’âme perçoit intuitivement avant que l’esprit ne les comprenne. Dans ses films, de « L’Enfance d’Ivan » (1962) à « Le Sacrifice » (1986), les éléments naturels, la pluie battante, le feu ardent, l’eau stagnante ou courante, le brouillard dense et la boue, acquièrent une présence qui dépasse celle d’un simple décor ou d’un effet atmosphérique. Ce sont des manifestations concrètes des états psychiques et spirituels des personnages, des ponts poétiques reliant le monde visible et tangible aux mondes invisibles des émotions, de la mémoire et de l’âme. Le plan tarkovskien typique est un champ d’énergie spirituelle où tout, même ce qui est silencieux, palpite de vie et de mystère. Comme l’a écrit le réalisateur français Robert Bresson : « Traduire le vent invisible par l’eau qu’il agite, voilà exactement ce que fait Tarkovski. » Il donne à voir l’invisible à travers ses effets sur le visible. L’âme, chez lui, est l’absolu caché dans la matière. 

L’exploration de l’inconnu : le miracle comme choix conscient plutôt que comme événement exceptionnel 

La spiritualité de Tarkovski dépasse les rites religieux traditionnels et les affirmations doctrinales explicites. C’est une foi existentielle profonde dans le « miracle », entendu ici, au-delà de l’idée religieuse traditionnelle d’une suspension des lois de la nature, dans son sens le plus profond d’« épiphanie », c’est-à-dire comme l’apparition soudaine du sacré au cœur du familier. Le miracle, chez Tarkovski, est invisible et partout présent. Nous le percevons lorsque nous choisissons de regarder avec les yeux du cœur et de dépasser les limites de la logique et de l’habitude. Cette idée se manifeste dans son obsession pour le mouvement infime au sein du plan fixe. Sa caméra capte les ondulations de l’eau, le bruissement des feuilles, le balancement de l’herbe sous le vent, la danse de la poussière dans un rayon de lumière qui s’infiltre par une fenêtre brisée. Même dans les plans les plus immobiles et les plus silencieux, comme dans les scènes de « Stalker » (1979) qui se déroulent dans la « Zone », le temps et la nature continuent de bouger et de palpiter. Bien plus qu’une recherche esthétique, ce choix constitue une déclaration philosophique : le monde matériel apparaît comme une mince pellicule sous laquelle s’étend une mer immense de mystère, de temps et d’âme. La tâche de l’art est de percer cette pellicule, fût-ce l’espace d’un instant, pour entrevoir cette profondeur.

La mort et l’éternité : les objets ordinaires comme mementos et portes vers l’éternel

Tarkovski voit dans les objets du quotidien, une tasse de thé sale, un peigne banal, un vieux miroir, un cheval noir, bien davantage que des choses inertes ou de simples éléments inscrits dans le cadre. Ils deviennent de petites fenêtres ouvertes sur l’infini. Plus que des symboles renvoyant à une signification précise, ce sont des « métonymies » : une petite partie qui représente un ensemble plus vaste, un élément fini qui ouvre sur l’infini. Dans « Solaris » (1972), la tasse de thé qui flotte dans l’air ou repose sous la pluie devient une nature morte chargée de nostalgie, de mémoire et de mélancolie. Dans « Nostalghia » (1983), le peigne et la Bible que tient Domenico deviennent les deux seuls liens entre sa réalité brisée et le monde du sacré auquel il aspire. Dans « Le Sacrifice » (1986), le miroir, le verre et la chaîne stéréo témoignent silencieusement de la crise existentielle du héros tout en devenant des instruments de transformation spirituelle. Ces objets agissent également comme des memento mori : ils nous rappellent la fragilité du corps et le caractère éphémère de la vie matérielle. Dans un paradoxe saisissant, ils suggèrent au même instant la permanence et l’immortalité de l’âme. Tarkovski se sert ainsi du fini, de l’objet matériel, pour exprimer l’infini, l’éternité, la mémoire et l’âme, transformant ces objets en petites portes matérielles à travers lesquelles nous entrevoyons, l’espace d’un instant, les secrets de l’univers. 

Le montage : sculpter le temps plutôt que le découper, un combat contre la « pensée toute faite »

La conception spirituelle et organique de Tarkovski s’étend jusqu’à la technique même du montage, qui doit, à ses yeux, servir le temps plutôt que chercher à le dominer. Il rejette avec force ce qu’il appelle le « montage intellectuel », qui impose une idée prédéfinie au spectateur par un enchaînement rapide et artificiel de plans. Dans ce modèle, comme dans le cinéma d’Eisenstein, les images deviennent des fins en elles-mêmes, de simples lettres au sein d’une construction intellectuelle élaborée par le cinéaste et imposée au spectateur. Pour Tarkovski, une telle démarche relève de la tyrannie artistique, puisqu’elle prive le spectateur de sa liberté d’éprouver et de ressentir l’œuvre. Il considère au contraire que le véritable montage consiste à « sculpter le temps ». Chaque plan est un bloc de temps vivant, chargé de ses propres émotions. La tâche du montage est de rassembler ces blocs de temps, ces « fragments sculpturaux », et de les assembler avec délicatesse et une extrême attention, afin de former une structure complète et vivante, dotée d’un rythme intérieur organique qui épouse le rythme même de la vie et de la conscience humaine. À la manipulation du spectateur et à l’imposition des émotions, Tarkovski oppose un flux rythmique qui permet à l’âme de participer librement à l’expérience, de ressentir le poids du temps et son passage, puis de découvrir le sens par elle-même en habitant le film, au-delà de sa simple contemplation.

La responsabilité individuelle à l’ère du non-sens : la spiritualité comme acte de résistance

À notre époque, celle de la mondialisation, de la numérisation et du consumérisme, où l’individualité s’efface au profit des idéologies collectivistes et populistes, et où la religion se réduit parfois à des rites vides de sens ou à des discours de haine, le message de Tarkovski acquiert une portée essentielle et une étonnante dimension prophétique. Sa spiritualité prend la forme d’une responsabilité individuelle profonde et radicale envers le monde et la vie, à l’opposé de toute fuite ou de tout repli sur soi. Sa quête constante de la figure de « l’homme accompli », celui qui retrouve sa dignité intime, prend conscience de sa valeur intrinsèque et se libère de son narcissisme et de son égoïsme, constitue, au fond, un appel éthique autant que politique. Ses films déploient de longues métaphores autour de ce parcours ardu. « Andreï Roublev » (1966) est une quête de la foi et de la capacité à créer en un temps de cruauté et de barbarie. « Solaris » (1972) nous confronte à nos fautes, à notre mémoire et à nos fantômes intérieurs. Quant à « Stalker » (1979) et « Le Sacrifice » (1986), ils comptent parmi les sommets de son art. La quête de la Chambre qui exauce les vœux et le sacrifice de tout pour sauver le monde deviennent des métaphores d’une foi qui se manifeste dans les gestes les plus simples et les plus exigeants, comme le « fou » Domenico dans « Nostalghia » (1983), qui arrose chaque jour un arbre desséché avec une foi aveugle, ou Alexandre dans « Le Sacrifice », qui brûle sa maison et choisit le silence d’un enfant, convaincu que le miracle aura lieu. Ce cinéma porte un espoir indestructible et une foi affranchie de la certitude dogmatique, une foi qui devient un « saut » face au néant et un acte de résistance au non-sens.

Tarkovski et le monde arabe

Il peut sembler paradoxal que les films de Tarkovski, malgré leurs racines chrétiennes orthodoxes, aient trouvé un écho aussi profond dans le monde arabe. Cet écho tient autant à la beauté de leurs images qu’aux valeurs spirituelles communes qu’ils expriment. Dans la tradition chrétienne orthodoxe, l’exil désigne l’éloignement de l’âme du monde matériel et son désir de revenir à Dieu. Dans « Nostalghia » (1983), la nostalgie dépasse le simple mal du pays pour devenir un état existentiel très proche de la notion de « ghurba » dans le soufisme islamique : l’éloignement du monde, de soi-même et de l’origine divine.

Dans le christianisme orthodoxe, la patience prend la forme d’une confiance active dans la sagesse de Dieu, comme dans l’histoire de Job. De même, la notion de « patience », telle qu’elle apparaît dans l’histoire du moine et de l’arbre desséché, se rapproche étroitement de celle que portent les traditions islamiques : une démarche active fondée sur la confiance en la sagesse et la miséricorde de Dieu, plutôt qu’une résignation passive. Tarkovski, avec tout ce que son cinéma porte de russe et d’orthodoxe, s’inscrit finalement dans une culture humaine universelle, ce qui explique la profondeur de l’écho que son œuvre rencontre dans le monde arabe.

Un héritage toujours vivant : pourquoi voir Tarkovski aujourd’hui ? 

Le cinéma de Tarkovski s’adresse bien au-delà de son époque. Il porte un message destiné à l’avenir et, plus précisément, à l’être humain d’aujourd’hui. Dans un monde submergé par un matérialisme envahissant, le vacarme visuel et le culte de la technique, ses films nous rappellent que notre besoin spirituel constitue le fondement de notre existence, ainsi que la seule boussole capable de nous guider dans l’obscurité de notre époque. Ils nous invitent à cesser de courir après des mirages, à ralentir, à méditer, à découvrir chaque jour le « miracle de la vie », dissimulé dans le coin d’une pièce sombre, dans le regard d’un passant, dans le son de la pluie sur un toit, dans le silence de la nature. Ils nous invitent aussi à écouter « la voix du silence », comme disent les mystiques, à percevoir le langage qui précède les mots et le sens qui précède les formes.

Tarkovski écarte les réponses toutes faites et les sermons rassurants. Ses films empruntent une voie difficile, exigeante et troublante. Ils posent des questions essentielles qui continuent de résonner dans l’esprit et l’âme du spectateur bien après la fin de la projection, l’invitant à reprendre sa propre quête spirituelle, à la recherche de l’invisible au cœur du monde visible et de l’éternel au cœur de l’instant fugace. C’est peut-être là le plus grand héritage de Tarkovski et le plus précieux cadeau qu’il nous ait offert : un cinéma capable de dépasser le simple divertissement, de devenir une prière, puis un pont vers cet autre monde qui demeure au plus profond de nous.