Dans un train, deux inconnus se rencontrent ; au fil du trajet, les destins se transforment, les hasards s’entrelacent, et nous voilà devant une histoire d’amour incandescente. À une table de bar, deux inconnus font tinter leurs verres, s’échangent leurs ennemis et mettent au point un crime parfait. Au cinéma, nous pouvons croire à tout, pour peu qu’il y ait un scénario bien construit, un jeu sincère des acteurs et la direction d’un réalisateur lucide. Mais qu’en est-il de la réalité ? Dans nos vies, nous croisons des millions d’inconnus ; les événements peuvent-ils prendre la tournure qu’ils prennent dans les films, surtout à une époque où notre réalité semble plus complexe et plus absurde dans son déroulement ? Nos âmes peuvent-elles s’ouvrir à un inconnu, lui confier, au détour d’une rencontre, l’un de nos secrets, une douleur qui nous serre le cœur, des souhaits obstinés ? Ou bien plaisanter, lancer des blagues, accepter de partager un café, écouter ensemble une chanson nomade, ou nous contenter d’une courte promenade ? Ces situations simples et intimes arrivent d’ordinaire entre amis ; peut-on les imaginer avec un inconnu rencontré pour la première fois ?
Personnellement, j’ai vécu des rencontres fortuites de ce genre, la plupart dans les transports en commun. Il m’est arrivé de recevoir un fruit savoureux, une pêche par exemple, lancé comme une salutation douce d’un voyageur à une autre dans un train. J’ai reçu des demandes en mariage d’inconnus qui juraient de la sincérité de leurs intentions. La main d’une femme s’est posée doucement sur mon épaule lorsqu’elle a aperçu mes larmes, sans prononcer un seul mot. J’ai fait la connaissance d’une jeune fille dont je ne me souviens plus du nom, et j’ai décidé d’arriver en retard au travail pour l’aider à chercher une paire de chaussures. Ce jour-là, elle m’a empruntée comme on emprunte une amie : nous ne nous sommes pas contentées de l’acheter, nous sommes aussi allées dans un petit restaurant où nous avons dévoré deux assiettes de koshari. Nous nous sommes ensuite promenées dans la ville, par une fraîche journée d’automne, puis je lui ai fait mes adieux au terme de la balade, sans que nous échangions nos numéros.
Dans la célèbre trilogie Before Sunrise, Before Sunset et Before Midnight, les deux héros se rencontrent dans un train qui traverse les villes d’Europe. Les regards commencent à se chercher, les conversations à circuler, et, au rythme du balancement du train, leurs sentiments se troublent et se rapprochent. Le choix du train comme lieu inaugural de l’histoire obéit à une logique précise : le sentiment d’étrangeté libère celui qui l’éprouve, le rend plus léger, plus ouvert, plus avide de tout ce qui est nouveau et étranger. Le train en marche met les émotions en mouvement ; les récits se succèdent alors comme les villes qui défilent sous leurs yeux, tandis qu’ils arpentent leur propre mémoire.
Jesse (Ethan Hawke) raconte ce jour où sa sœur avait décidé de lui apprendre à fabriquer un arc-en-ciel en dirigeant un tuyau d’arrosage vers le soleil. Jesse s’exécute, et la silhouette de sa grand-mère morte lui apparaît dans l’arc coloré. Elle se met à lui sourire tandis qu’il la regarde, jusqu’au moment où le tuyau tombe : l’arc-en-ciel disparaît, et avec lui l’apparition de la grand-mère. Ses parents ont insisté sur le fait que ce qu’il avait vu relevait de l’imagination, car les morts appartiennent au monde des morts. Il évite de les contredire et garde cette histoire dans sa mémoire comme une vérité à l’abri du doute.
Céline (Julie Delpy) raconte s’être rendue chez une psychothérapeute après la rupture avec son petit ami, alcoolique et peu satisfaisant au lit. Elle était restée avec lui par pitié, jusqu’à ce qu’il la quitte, la laissant en proie à une forme d’obsession. Elle déposait ses pensées auprès de sa thérapeute et lui parla d’une histoire qu’elle avait écrite, dans laquelle l’héroïne tuait son amant. La thérapeute voulut alors prévenir la police, traitant cette fiction comme un véritable désir à contenir.
Céline et Jesse échangent de nombreuses histoires de ce genre, sans craindre le regard de l’autre. La mémoire regorge de récits, et choisir ce que l’on raconte relève rarement du hasard : il s’agit aussi de plaire à l’autre. Ici, chacun voulait être lui-même, raconter ce qui touche son âme et occupe ses pensées, plutôt que de s’appliquer à restituer des détails pour donner de soi une image idéale. Tout se déroule hors de la compétition, hors des pressions liées aux gains professionnels, hors des liens sociaux qui imposent de soigner sa tenue comme sa parole. Ils acceptent aussi que leurs récits laissent apparaître ce qu’un être peut avoir de naïf ou de fou. Après tout, cette rencontre est censée être la première et la dernière.
Dans un autre film égyptien, Mission très difficile, le réalisateur choisit de faire du bar le point de rencontre des deux inconnus, transformant l’ivresse en moyen de desserrer les contraintes, et les verres qui s’enchaînent en carburant pour poursuivre le récit de leurs vies malheureuses, de leurs rancœurs, et de la haine que chacun voue à un ennemi désigné, obstacle à une vie plus heureuse et plus apaisée. Ahmed (Farouk El-Fishawy) déteste le mari de sa mère, qui fut un jour son ami, tandis que Wahid (Salah El-Saadany) nourrit de l’hostilité envers son épouse, dont la mort lui permettrait d’accéder à son argent.
Avec l’ivresse, l’être humain perd la maîtrise de lui-même ; les barrières qu’il impose à ses comportements se fissurent, les émotions se libèrent, et la colère surgit comme un monstre que celui qui la porte n’a pas réussi à apprivoiser. L’amant se découvre à nu : ses larmes tombent, et la tendresse de sa faiblesse apparaît au grand jour. Avec l’ivresse, les secrets et les désirs troubles et enfouis se dévoilent.
Le film égyptien s’inspire d’un film américain, L’Inconnu du Nord-Express, réalisé par Hitchcock. Là encore, le train devient le lieu où se rencontrent deux inconnus. Dès les premières images, Hitchcock donne à voir les courbes des rails et les lignes sinueuses, entremêlées, des voies ferrées, comme un signe avant-coureur du bouleversement des trajectoires et des destins que provoquera cette rencontre. Il recourt lui aussi à l’ivresse pour laisser couler le dialogue. Au cinéma, l’inconnu de passage peut ainsi devenir un amant, un époux, ou le complice d’un meurtre.
Le premier volet de la trilogie prenait appui sur une expérience réelle vécue par son auteur : une rencontre unique qui eut lieu, et un second rendez-vous resté à l’état de promesse. C’est là que le cinéma entre en jeu. Une fois les événements portés à l’écran, le réalisateur choisit de ne pas s’arrêter à la séparation : il créa deux autres volets, jusqu’à faire apparaître les deux héros comme un couple dans le dernier film.
Dans Mission très difficile, l’ivresse conduit l’un des protagonistes à concevoir, avec une folie et une lucidité presque pures, l’idée d’échanger le meurtre de leurs ennemis respectifs : personne ne songerait alors à relier le crime à son auteur, puisqu’il n’a aucun mobile apparent ni aucun lien préalable avec la victime. L’auteur voulait tirer parti d’un événement récurrent comme l’ivresse, avec ce qu’elle entraîne de débordement des émotions, de cris de souffrance et de plaintes, pour créer un film criminel à la fois singulier et captivant.
Le cinéma cherche ici à répondre à cette question qui n’a cessé de troubler l’être humain : « Et si… ? ». Tout au long de son existence, l’homme s’interroge sur son destin, sur les voies qu’il a laissées de côté et sur le chemin qu’il a emprunté, par choix ou par résignation.
Le « si », dont le dicton dit qu’il ouvre la porte au diable, trouve au cinéma un art consommé de la réponse : celui-ci ouvre les portes toutes grandes, pour nous faire entrer dans ces mondes parallèles à la nôtre.
C’est en suivant ce raisonnement que Jesse convainc Céline de descendre du train pour passer une nuit avec lui dans les rues de Vienne. Il lui demande de se projeter dans l’avenir, de s’imaginer mariée, gagnée par l’ennui, et se souvenant peut-être alors de lui comme d’une occasion manquée. Mais si elle passe cette nuit avec lui, elle saura qu’elle n’a rien raté, car lui aussi, en mari, serait « ennuyeux » ; il le dit en plaisantant, pour achever de la convaincre.
Une grande part de notre fascination pour le cinéma tient à notre capacité à nous identifier aux héros, à nous projeter à leur place, et à nous autoriser, à travers eux, des réactions plus libres, plus folles, sans mettre en jeu ce que nous possédons ni nous exposer à l’effroi de l’inconnu.
On retrouve le même plaisir en littérature : dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig, une rencontre passagère avec un inconnu fait entrer la protagoniste, Mme C., dans une aventure qui transforme son regard sur elle-même et manque de la pousser à abandonner sa vie stable et ses enfants. La salle de jeu devient le lieu de la rencontre : le jeune inconnu y est un joueur compulsif. En quelques heures, elle voit passer sur son visage des émotions et des élans multiples, de la joie à la tristesse, de la passion au désespoir. Suivre toutes ces métamorphoses chez un même être la rend sensible à lui, d’autant plus qu’il échoue à dissimuler ses émotions, contrairement aux habitués de ce lieu, passés maîtres dans l’art de se contenir pour les besoins du jeu. Elle croit alors connaître ses profondeurs, le suit à sa sortie de la salle, et commence avec lui son aventure.
Le choix de la salle de jeu permet à Zweig de donner à voir des états émotionnels variés et intenses, qui traversent le jeune homme, tandis que l’ivresse du jeu dans laquelle il se trouve lui fait perdre entièrement la maîtrise de lui-même.
Plus de vingt ans plus tard, la protagoniste croise un autre inconnu et fait de lui une sorte de prêtre, pour déposer auprès de lui l’aveu de ce qu’elle avait commis et se délester du poids de ce souvenir. Car sa branche du christianisme, explique-t-elle, ignore la pratique de la confession sacramentelle.
Zweig voulait montrer comment une rencontre fugace, où nous sommes exposés à la tentation, peut nous coûter notre vie et nous révéler à quel point celle-ci est fragile, prête à se perdre. Elle nous révèle à nous-mêmes, avec cette capacité étrange que nous avons à nous jeter dans l’aventure et à tout sacrifier en une seule nuit. Elle nous pousse alors à nous interroger sur notre vérité : est-elle ce que nous avons cru savoir de nous-mêmes toute notre vie, ou ce que nous découvrons au contact d’un inconnu de passage ?
Nous passons maintenant au réel, en interrogeant un certain nombre d’écrivains, de chercheurs et de travailleurs indépendants sur des coïncidences qu’ils ont vécues, des situations partagées avec des inconnus, et les suites qu’elles ont eues dans la vie réelle.
Bilal Abdallah, chercheur en sciences politiques, se souvient de sa rencontre avec une femme errante à la gare Ramsès, qui avait fait des wagons de train son refuge. Bilal explique : « Rien n’indiquait qu’elle était sans abri, si ce n’est le sac élimé qu’elle portait avec elle et qui contenait ses affaires ; pour le reste, elle ressemblait à nos mères, avec une apparence simple et rassurante, qui ne laissait rien soupçonner d’inquiétant. » Bilal poursuit : « Je ne sais pas comment la conversation a commencé puis s’est mise à couler, jusqu’à devenir le plus long échange de passage que j’aie eu avec une inconnue. Elle venait d’entrer dans la vie d’errance ; elle avait passé la plus grande partie de sa vie en Jordanie auprès de son mari, et, après sa mort, elle avait souhaité vivre ce qui lui restait d’années en Égypte. Revenue dans sa ville natale, elle n’avait pas supporté de vivre sous l’emprise de la femme de son frère, lequel s’était emparé de l’appartement familial. Acculée par de nombreuses attitudes provocatrices, elle avait fini par quitter la maison, pour se retrouver à passer ses journées dans les wagons des trains sans mendier, ce qui lui avait valu une certaine indulgence de la part des contrôleurs, habitués à sa présence sans ticket. » Bilal ajoute : « Derrière cette trame dramatique, il y avait des dizaines d’histoires qu’elle m’a racontées sur sa vie avec son mari, sur son enfance et sur la vie de misère qui avait suivi son retour. Ce qui m’a étonné, c’est son refus catégorique de me donner son nom ; elle y tenait avec une étrange insistance, comme si elle voulait préserver le caractère passager de notre échange et maintenir, pour chacun de nous, l’identité de l’autre comme étranger. »
Mohammed Mustafa, marchand de dattes, raconte qu’un jour de Ramadan, une cliente lui demanda où elle pourrait boire en secret. Il la conduisit dans un dépôt lié à son commerce et, au même endroit, alluma lui aussi une cigarette. Entre un verre d’eau et une cigarette, elle lui parla de ses problèmes familiaux, de ce qu’elle endurait auprès de la famille de son mari après la mort de celui-ci, et des pressions exercées par sa propre famille. Mohammed ne lui demanda pas son nom et ne la recroisa jamais, mais elle lui revint souvent à l’esprit ; il dit qu’il aurait aimé pouvoir prendre de ses nouvelles, s’assurer qu’elle allait bien.
Alaa Fouda, poétesse égyptienne et pharmacienne, avait pour habitude, durant ses années de lycée puis d’université, de prendre les transports en commun et d’engager des conversations avec des inconnus. Elle raconte : « Je scrutais attentivement les visages, et dès que l’un d’eux m’inspirait de la douceur, je prenais l’initiative de parler. » Elle confiait des problèmes familiaux ou liés aux études, qu’elle n’avait pas envie d’exposer devant ses proches. Dans d’autres rencontres fortuites, Alaa était celle qui écoutait, non celle qui parlait, et elle affirme : « Moi aussi, je sais très bien écouter. »
L’une de ces rencontres eut lieu dans les toilettes pour femmes d’un centre commercial, où elle croisa une jeune fille qui retouchait son maquillage. Celle-ci lui demanda si elle la trouvait belle ; elle était venue avec son fiancé et venait d’apprendre qu’une voisine mariée faisait les yeux doux à celui-ci, ce qui l’avait fait douter d’elle-même. Alaa tenta alors de chasser les doutes de la jeune fille et de l’aider à retrouver confiance en elle.
Alaa, elle aussi, avait traversé une période où elle doutait d’elle-même à cause d’une prise de poids. Elle avait tenté à plusieurs reprises de maigrir, en vain, jusqu’au jour où elle demanda à une passante : « Vous trouvez que j’ai du poids en trop ? »
Alaa explique qu’elle préfère se tourner vers des inconnus et leur parler, plutôt que de s’adresser à ses proches, afin d’éviter de donner plus d’ampleur à ses problèmes ou d’attirer leur attention sur une chose qu’elle aimerait dépasser. Le fait qu’ils en aient connaissance risquerait peut-être de creuser davantage le problème et de le rendre plus présent.
Mohammed Mustafa, lui, ne prend pas l’initiative de parler aux inconnus, se décrivant lui-même comme quelqu’un de secret. Bilal Abdallah le rejoint sur ce point : il explique qu’il s’abstient de confier ses problèmes personnels à ses proches, car, tant qu’il est le seul à pouvoir les résoudre, les leur exposer reviendrait surtout à les affoler. Il estime aussi que parler de ses problèmes avec des inconnus, au lieu de les laisser de côté, aurait pour effet d’accroître son chagrin et son sentiment d’impuissance.
Dans la plupart des histoires, l’inconnu joue, d’une certaine manière, le rôle du thérapeute ou du prêtre. On a besoin de lui pour alléger, par le récit, le poids des douleurs et des perplexités, sans contrepartie financière ; pour parler avec aisance et confiance, parce que cette rencontre est à la fois la première et la dernière.
C’est précisément cette règle, celle de la rencontre unique, qui sépare le réel de la fiction. Dans la réalité, l’être de passage s’obstine à rester un inconnu, sans nom ni adresse, afin que l’histoire demeure le véritable protagoniste. Ici, les noms se perdent, même lorsqu’ils ont été mentionnés au cours de la rencontre ; les histoires, elles, résistent dans la mémoire des inconnus.
On se tourne aussi vers l’inconnu parce que, dans nombre d’histoires, les proches font partie du problème ou en connaissent déjà les détails. Se confier à un inconnu devient alors plus aisé : le récit peut se déployer librement, à l’abri des objections et des versions divergentes qui viendraient l’interrompre tandis qu’on déroule sa propre histoire. On lui remet son récit comme des lettres d’amour glissées dans des bouteilles et jetées au large, sans attendre que les vagues les portent jusqu’au rivage, ni que l’inconnu les garde en mémoire.
La plupart des rencontres ne prennent pas la forme d’un dialogue réciproque, comme au cinéma. Dans ces moments-là, il y a toujours quelqu’un qui parle et un autre qui écoute avec attention, encourageant le premier à se laisser aller au récit. Car l’appétit de raconter, lorsqu’il s’empare de quelqu’un, ne donne pas forcément à l’autre l’envie de parler à son tour ; il suffit alors à celui qui parle de trouver quelqu’un qui l’écoute avec douceur, avec une bienveillance presque noble, et sans jugement.
Dans la réalité aussi, les lieux où se rencontrent les inconnus sont très divers : des transports en commun aux toilettes d’un centre commercial, en passant par les marchés. Au cinéma comme en littérature, en revanche, la scène de la rencontre est préparée de manière à ce que les lieux favorisent l’ouverture du dialogue et rendent crédible, aux yeux du spectateur, la possibilité d’un échange aussi intime avec un inconnu. On trouve ainsi un train qui traverse les villes, tandis que le désir, à mesure que le temps passe, pousse la conversation en avant ; un bar où le verre devient le carburant du dialogue ; ou encore une salle de jeu où le jeu lui-même peut faire basculer des destins. Dans le réel, personne ne sait vraiment ce qui fait que la parole se délie soudain d’un inconnu à l’autre.
C’est peut-être une promesse de bonheur et d’apaisement que l’inconnu espère trouver en parlant à l’autre ; plusieurs études recommandent désormais de parler aux inconnus. L’une d’elles, mentionnée par le magazine Psychologies, est une recherche menée par Nicholas Epley et Juliana Schroeder, de l’Université de Chicago, en 2014, et reposait sur neuf expériences distinctes. Les deux chercheurs ont demandé à des passagers de se prêter à l’une des trois consignes suivantes : engager une conversation avec un inconnu dans le train, rester seuls et silencieux, ou se comporter comme ils le font d’ordinaire, par exemple en consultant leur téléphone. Il est apparu que les participants les plus heureux, et ceux qui éprouvaient le sentiment le plus positif, étaient ceux qui avaient parlé avec un inconnu. C’est pourquoi le magazine et les chercheurs conseillent de parler aux inconnus, pour élargir son monde et porter, de temps à autre, le regard au-delà de ses frontières ; le dialogue apporte souvent aux deux parties un sentiment positif de bonheur et de satisfaction de soi.
La poésie tente elle aussi, à sa façon, de saisir le secret de cette parole qui se délie soudain entre deux inconnus :
Ma larme qui a mouillé par mégarde la paume de l’inconnu, mon regard absent, suspendu au bouton supérieur de sa chemise, juste sous la pomme d’Adam, mon petit secret glissant jusqu’à son oreille, mon faux pas sur lequel il a fermé les yeux, ma chute que son bras a retenue avant qu’elle n’advienne, mon sang qui a souillé sa chemise, mon rêve effleurant son épaule — lorsque j’ai ouvert les yeux, il s’est envolé, les morceaux de biscuit que nous avons partagés pour faire taire notre faim, son fredonnement qui faisait pencher mon corps, cette délicatesse qui ouvre lentement les portes de la folie.
Peut-être est-ce parce que la raison tient à une telle délicatesse qu’elle nous échappe. Mais il demeure quelque chose de magique dans le fait de partager avec un inconnu un objet, si minime soit-il : un fruit, une cigarette, une histoire ou un secret. C’est cela qui nous redonne confiance en l’humanité : faire confiance à l’inconnu.





