The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Cous échappés aux ciseaux du censeur

61

  • Kaizen
    Écriture

    Kaizen

    Écrivaine de Somalie
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

Le monde a sa propre manière de nous discipliner et de nous façonner selon ce qu’il juge convenable pour l’espace public, et il utilise nos sentiments les plus intimes comme un gardien fidèle qui oriente ce que nous ressentons vers le danger ou vers la zone permise. La honte a été l’une des armes les plus efficaces pour protéger l’ordre social dominant ; elle se glisse comme un hôte indésirable après un mot lancé en passant, un regard qui s’attarde, ou un petit geste fait avec spontanéité, dont on découvre soudain qu’il est « hors limites ». Et comme chez un petit enfant, l’âme se recroqueville à l’intérieur du corps chaque fois qu’elle approche de cette zone interdite, revêtant un nouveau masque chaque fois qu’elle s’éloigne un peu de sa vérité pour se rapprocher davantage de la honte.

J’ai appris la honte à travers les émotions qui se formaient sous les regards critiques, bien avant que ce mot ait un sens clair dans mon petit lexique. Des phrases comme : « Tu te tortilles comme un ver », « Assieds-toi… c’est indécent », « Tu te prends pour une fille des rues, pour danser comme ça ? », « C’est honteux, ne regarde pas cette fille de cette manière », « Arrête de manger », « On ne t’a donc pas élevée ? Comporte-toi comme une fille bien élevée ». Il y avait toujours une langue qui cernait mon corps ; une langue d’avertissement et de peur, qui me disait que mon corps, quand il s’inclinait d’une certaine manière, devenait une menace, qu’il portait une connotation sexuelle capable d’ouvrir la porte à la tentation, que lorsqu’il désirait quelque chose, il devenait une source d’inquiétude, et que lorsqu’il mangeait trop ou pas assez, il manquait à son devoir d’être suffisamment désirable ou digne d’attention. Et petite fille, j’aimais bouger, et j’aimais encore plus que mon corps ait un espace de liberté où il puisse s’exprimer, comme si mes premiers désirs étaient attachés, dans leur essence, à la liberté, et à la certitude que mon corps était sacré et que personne d’autre que moi n’avait le droit de décider de ce qu’il désirait.

Dans ce voyage à la découverte des différentes émotions que mon corps éprouvait, l’espace ne me suffisait pas, et ma chambre était le seul endroit capable de m’accueillir. Je fermais vite la porte de ma chambre, je posais le grand foulard de côté, puis je plaçais mon téléphone devant moi et je lançais une chanson de Rihanna ; je mettais une casquette sur la tête, j’enfilais un short, je ramenais mes cheveux en arrière, fière de cette coupe courte et de mon t-shirt vert. Je me coupais complètement du monde autour de moi, parfaitement rassurée par la porte close. Ma chambre… cet espace sacré où je me retrouvais loin de toute cette peur qui enchaînait mon âme. Je ne comprenais pas ce qui nourrissait mon désir intense de me défaire de toutes les contraintes, et je ne supportais pas l’idée de ne pas agir exactement à ma guise, comme j’en avais envie.

Le moment le plus grisant de toute la journée était celui où je décidais d’apparaître ainsi devant les amies de ma mère, sentant alors le dégoût déferler sur leurs traits, et la colère de ma mère prendre la parole avant même que sa langue ne la suive.

Ce que j’ai appris dans les premières années de rébellion, c’est que le moyen d’échapper à cette réalité passait d’abord par l’achèvement de mes études supérieures ; ainsi, je m’assurais un travail et une indépendance, et plus rien ne pourrait se dresser sur ma route. Plus tard, j’essayais d’être plus équilibrée qu’avant, et j’exerçais sur moi-même une nouvelle forme de refoulement ; je laissais mes cheveux pousser, j’arrêtais de les teindre dans les couleurs que j’aimais, je fréquentais davantage les espaces où je ne voulais pas être, jusqu’à ce que le silence commence à ramper vers moi, et que je me réfugie dans le mutisme lors des débats qui m’irritaient et me mettaient en colère. Mais malgré tout, je continuais à fermer la porte de ma chambre jusqu’au dernier jour.

Sur le pont de la felouque, le scintillement du Nil, tourné vers les habitants du Caire, appelait avec une poésie qui, malgré sa répétition, semblait advenir pour la première fois ; les rythmes de la musique à danser s’infiltraient dans tous les pores de mon corps, comme si j’étais soudain devenue un espace musical ouvert ; les notes ne se séparaient pas de moi, et moi non plus, je ne parvenais presque plus à m’en détacher. Tout, dans ce vaste espace de chansons, parlait de moi, et de l’inflexion ondoyante de mon corps. Je dansais davantage, et la musique adhérait plus étroitement à moi ; je dansais encore, et je pensais aux mots qui mûriraient après cet instant suave, pour atteindre le point le plus profond de l’âme, et en sortir enfin sous une forme compréhensible.

Comment ce corps saturé de tous les signes de la honte s’était-il transformé en cette note ondoyante, si sensible au son ? Comment la gêne et la peur avaient-elles quitté ma peau ; cette peau qui se nourrissait de panique, et qui maintenant se souciait peu de savoir si je maîtrisais la danse ou non ? Vous qui regardez cette vaste étendue, savez-vous seulement quel étouffement j’avais traversé avant d’en arriver là ? « C’est la catastrophe » ; voilà ce que j’entendais toujours dès que la moindre partie de mon corps bougeait. Et comme me le disait ma mère : il y a une danse pudique et une autre qui n’a rien à voir avec la morale, il y a un désir acceptable et un autre interdit qui ne souffre aucune négociation, il faut donc tuer toute tentative dans l’œuf.

La femme qui sait se respecter ne danse pas, se marie tôt, ne parle pas aux hommes, n’attise pas les instincts, n’appelle pas le péché. Et si je devenais danseuse ? Serais-je plus rejetée qu’aujourd’hui ? Et si je désirais à la fois les hommes et les femmes, sans distinction ? Cela serait-il une raison à la colère de Dieu ? Comment mon corps pur avait-il pu devenir quelque chose que l’on nomme crime ? Et comment « la catastrophe » s’était-elle attachée à cette matière que Dieu avait bénie du haut des sept cieux, avec tout ce qu’elle porte de pensées, d’émotions, de rêves, d’ambitions, de défis et d’étrange magie, prenant forme d’une manière singulière ?

Comment pourrais-je me ménager un pont dans cet entre-deux, un pont qui mêlerait mon monde au monde extérieur, pour que cette présence devienne au moins supportable, et ne suscite pas sans cesse l’exaspération ? Le monde autour de moi ne m’a appris que deux couleurs : le noir et le blanc. La neutralité est rejetée, et le mélange de nouvelles couleurs n’est pas acceptable non plus. Ce que j’entends ici par couleurs n’est rien d’autre qu’une métaphore des idées, des actes, des tempéraments et des orientations individuelles liées à l’ampleur de nos expériences humaines.

Quand le monde s’ordonne selon une certitude binaire qui ne porte que deux teintes : le noir et le blanc, ma propre couleur neutre surgit au milieu, comme si j’étais une licorne au milieu des poules. Je me suis retrouvée dans un monde qui accepte l’amour sous une certaine forme, et la liberté sous une forme plus étroite encore, plus réduite, si bien que je semblais être une créature monstrueuse et colorée, portant les couleurs du spectre dont je ne savais rien. Et comment pourrais-je connaître ces couleurs alors que je suis atteinte de daltonisme, et que je vis dans une société qui attend de moi que j’épouse seulement un homme, et non une femme ?

Mais je ne possédais pas les mots nécessaires pour savoir ce que je ressentais, ni d’où cela venait, ni à quelle communauté j’appartenais. Les premiers temps de mon monde coloré furent terriblement solitaires, au point que je me croyais la seule atteinte de cette défaillance dans toute la Somalie. Et parce que je ne connaissais pas encore d’autres pays, je pensais que ce qui était acceptable dans le mien était la seule chose qui avait le droit d’exister à la surface de la planète ; le même regard binaire, les mêmes deux couleurs : le noir et le blanc, comme si la configuration de mon esprit n’était faite que de cette logique-là.

Un désir est-il seulement un désir profond si je ne sais pas le nommer ? Et le fait de reconnaître son existence signifie-t-il qu’il doive devenir visible aux yeux du monde qui m’entoure ? Un monde qui rejette ce désir tout entier, sans pour autant en nier l’existence, et qui pourtant me considère comme un monstre pour le seul fait de l’éprouver, ou me demande de le réfréner pour mériter le don divin qui me rendrait digne d’entrer dans le rang béni des êtres humains ; ceux qui ont tant lutté qu’ils ont fini par trouver le salut, délivrés de leurs désirs vils.

Je savais, dès mon plus jeune âge, que mon existence était fragile, presque sans importance, et que mon homosexualité avait approfondi mon expérience du néant jusqu’à l’extrême, ce qui m’avait poussée à essayer de me convaincre que mes inclinations étaient bisexuelles, afin de me ménager, au moins, une existence relative dans un monde qui ne m’accordait d’importance qu’à travers mon rapport aux hommes. Mes désirs intimes, qui avaient commencé à émerger pendant les années de collège, ont constitué pour moi, plus tard, un fardeau insupportable. Je ne faisais pas la différence entre aimer un garçon et aimer une fille ; quand je me suis éprise de l’une d’elles en septième année du primaire, je lui ai écrit une lettre multicolore ; chaque ligne était d’une couleur différente, tracée au stylo doré qui laissait des reflets partout où il touchait, puis j’ai versé mon parfum sur la feuille, je l’ai pliée avec soin, et j’ai écrit pour finir : « Veux-tu être mon amie ? »

J’ai transpiré d’angoisse toute la journée, et je suis restée derrière elle dans la longue file, incapable de lui tendre la lettre. Finalement, elle m’a échappé des mains et est tombée par terre ; des garnements l’ont ramassée et l’ont collée au mur de la classe avec du chewing-gum. Ils lisaient chaque ligne à voix haute pendant que je mourais de honte, mais j’étais soulagée de n’avoir pas écrit mon nom sur cette lettre. J’avais bien trop honte pour une simple demande d’amitié, et je me sentais exposée au scandale parce que quelqu’un avait lu ces mots. Je n’ai jamais eu la force de dire à quiconque que cette lettre était la mienne, et je n’ai pas exprimé ma colère ; j’avais l’impression de commettre un crime quelconque, impossible à avouer.

Au début, je n’avais pas les moyens de distinguer l’amitié de l’amour, et je pensais que c’était un sentiment naturel ; et par naturel, j’entends que je pouvais aimer qui que ce soit, et que cela pouvait être acceptable et ordinaire dans le monde extérieur, sans que je sois exclue ou criminalisée. Et bien que la société autour de moi ne repose que sur des relations entre hommes et femmes, je ne m’étais pas, au départ, attardée sur la possibilité que ce que j’imaginais puisse réellement advenir, ni même sur le caractère vraisemblable de ce que je ressentais.

Ces années-là étaient dépourvues de savoir, d’identité, et même de définitions. J’étais entièrement dépouillée de tous les termes, de toutes les appellations, des recherches, et même des livres et des histoires d’amour. Internet n’était pas là pour m’aider à chercher et à lire, et la télévision n’était pas autorisée dans notre maison ; ainsi, tout ce que j’avais se résumait aux films indiens que je regardais dans ma chambre après que tout le monde se soit endormi dans la maison, sous une couverture qui me tenait terriblement chaud, seulement pour que la lumière ne filtre pas par la fente de la porte de la chambre voisine où vivait ma mère ; la première et la plus importante censeure de ma vie. Et malgré la poésie des chansons indiennes dans chaque film, j’imaginais cette fille svelte danser pour moi à la place du héros principal, et quand je me laissais emporter par les chansons, j’imaginais tous ceux et toutes celles qui m’avaient plu, et en particulier cette fille qui était en terminale.

C’était la même fille à qui j’avais écrit la lettre ; des mois après ma première tentative ratée, j’ai finalement décidé de lui en remettre une autre. J’ai attendu ensuite deux ans qu’elle me réponde, avant d’apprendre plus tard qu’elle s’était mariée, ce qui m’a profondément contrariée. Je ne suis pas allée à l’école pendant des jours, et je n’avais pas la force d’aller chez elle, parce que j’étais l’amie de sa sœur. Il ne m’est pas venu à l’esprit, pas même une seule fois, de me demander pourquoi j’étais chargée de toute cette immense tristesse, pourquoi j’avais attendu tout ce temps qu’elle réponde à ma lettre innocente, ni pourquoi je n’avais pas été capable de lui demander directement : « Veux-tu être mon amie ? »

En 2011, je suis partie de la ville de Galkayo pour Mogadiscio, capitale de la Somalie, après avoir terminé l’institut où j’étudiais en guise de lycée, et qui ressemblait à un couvent de religieuses selon un modèle islamique. Ma récompense pour avoir terminé les études religieuses fut de voyager pour m’intégrer davantage à la société religieuse, et d’entrer dans un monde fabriqué pour moi avant même mon existence. Là-bas, j’ai entendu parler de l’homosexualité pour la première fois, quand le Parlement somalien a mis aux voix les droits des personnes homosexuelles avant de les rejeter ; une discussion s’est alors déroulée devant moi sur les droits et les croyances religieuses à l’égard de cet acte, mais je ne savais que répondre, sinon que je sentais que je ne rejetais ni ne haïssais ce que j’entendais, et bien que le terme fût nouveau, il me semblait très familier.

En Somalie, l’homosexualité était considérée comme un crime pire que le meurtre ; les familles pouvaient pardonner à un meurtrier, mais pas à une personne homosexuelle, et les proches ou la société s’arrogeaient le droit de tuer quiconque était accusé de cet acte, ou de lui nuire et de le blesser publiquement. Cette pensée violente n’était pas condamnée ; elle était au contraire presque entièrement entourée de la bénédiction sociale. La société arabe n’était pas différente de la société somalienne, mais la différence ici tient au fait que la société somalienne passe entièrement sous silence cette vaste existence et nie la présence de toutes ses nuances, ce qui m’a longtemps empêchée d’imaginer même la possibilité de son existence. Il n’existait aucune forme de communauté secrète pendant mon enfance, ou du moins dans cette petite ville où je vivais, à l’écart d’Internet. Et comme ma famille interdisait la télévision, je n’étais reliée au monde extérieur que par les romans de Naguib Mahfouz, d’Agatha Christie, de Radwa Ashour, ainsi que par les poèmes de Tamim Al-Barghouti et de Mahmoud Darwich.

Après l’arrivée d’Internet, je suis entrée en contact avec de nombreuses femmes en Arabie saoudite, en Syrie, aux Émirats arabes unis, en Égypte, et même en Jordanie et en Libye. Il était fascinant de découvrir leurs expériences l’une après l’autre, tandis que nous échangions des histoires, de l’art et des souffrances à travers des forums clandestins ou publics. Ce n’étaient pas de simples relations à distance ; cela ressemblait plutôt à une véritable famille, qui communiquait à sa manière et dont les membres s’aidaient mutuellement à grandir. Et certaines de ces amitiés se poursuivent encore dans ma vie, près de quinze ans plus tard.

Au début, nous essayions d’écrire des romans qui exprimaient notre manière d’aimer, et nous attendions avec impatience les prochains épisodes. Nous essayions de communiquer dans de grands groupes où nos amitiés s’élargissaient progressivement avec le temps, et cela ne se limitait pas à l’écriture seulement ; nous échangions des numéros, nous pleurions ensemble, nous suivions les détails de nos vies, nous parlions de l’avenir, et nos cœurs s’apaisaient en connaissant le chemin que prenait la vie de chacune d’entre nous. Et malgré la difficulté de l’expérience, il était stimulant et porteur d’espoir de voir une jeune Saoudienne se trouver elle-même et choisir d’embrasser sa vérité dans une réalité qui l’en empêchait et lui interdisait même de conduire, de voir son amie yéménite, qui avait peut-être subi un mariage forcé très jeune, reconnaître son droit à choisir une vie qui lui ressemble, et de les voir aussi aider cette amie qui avait fui sa famille en Jordanie avant de se retrouver aux Émirats. Toutes les différences s’effaçaient comme malgré elles, parce que l’expérience était la même, et la censure, qui tolérait la laideur mais ne faisait preuve d’aucune indulgence envers la moindre femme qui voulait la liberté pour elle-même et pour son corps, n’était pas capable de mettre fin à nos histoires.

Je me souviens des rires des voisines de ma mère lorsqu’elles lui parlaient de l’une des voisines qui habitait avec son amie ; j’avais huit ans, et je ne savais pas pourquoi elles riaient, mais ma mère m’a dit que cette voisine était « lesbienne », qu’elle habitait avec son amie, qu’elles portaient les mêmes vêtements, qu’elles buvaient le café ensemble, et qu’au lieu de se marier et de fonder une famille, selon les mots de ma mère, elle renonçait à tout pour cet acte infâme ! Le rire, en tant que simple réaction, n’était pas tout ; il y avait là quelque chose de plus profond, car ce que j’ai découvert et compris par la suite ne relevait pas d’un simple instant passager. Dix ans plus tard, en Somalie, une histoire douloureuse a eu lieu ; une femme avait appris que son fils était homosexuel, et elle l’a ramené des États-Unis en Somalie pour le livrer elle-même aux milices islamiques, où il a perdu la vie d’une manière atroce.

Par la suite, j’ai compris à quel point l’expérience queer était difficile dans un monde marqué par le religieux, et qu’elle n’était pas une expérience facile ou passagère. Et il est étrange, presque stupéfiant, qu’un roman comme « Banat El Basha » de Noura Nagi échappe aux ciseaux de la censure, au point même qu’on en fasse un film entier sur dix femmes travaillant dans un salon de beauté féminin, dont l’une est lesbienne. Je n’ai pas encore vu le film, mais lors de ma lecture du roman, il était stupéfiant pour moi que ces histoires aient survécu, et que je puisse être témoin d’autres expériences éloignées de la mienne, ce qui m’a donné une représentation possible de la légitimité de mon existence dans cet univers. Le film et le roman ont une étrange capacité à ne pas exclure ce personnage qui, malgré son réalisme, se voit habituellement condamné à la marginalisation par la neutralité même du réel, comme s’il n’existait pas, ou demeurait flou, impossible à voir. Et il semble que le cinéma, la littérature et la poésie n’aient jamais été dépourvus de cette reconnaissance des nuances colorées, ni de l’affirmation de leur existence dans un monde qui refuse de reconnaître la nôtre, penche vers les stéréotypes, et s’appuie sur le censeur pour réprimer les désirs personnels ou faire semblant de les avoir réprimés.

Il y a dix ans, j’ai entendu pour la première fois la chanson « Shéhérazade » de la chanteuse Thérèse Suleiman, et une stupeur inattendue s’est emparée de moi ; je n’étais jamais tombée sur des mots arabes capables de décrire l’épopée émotionnelle que je ressentais quand je pensais à embrasser l’une d’elles. Thérèse chantait, et moi, je me balançais sur les mélodies, mes écouteurs filaires aux oreilles, mon téléphone glissé dans mon pantalon de pyjama. Elle chantait : [conserver ici l’extrait de la chanson tel qu’il figure dans le texte source]. L’été, dans ma chambre, se transformait en hiver pendant que je pensais à la fille qui me plaisait, puis l’été revenait s’embraser. Moi et la chanson, la maison endormie, tout le monde silencieux, nous échappions au monde gris, et l’arc-en-ciel nous emportait vers un autre monde que nous connaissions, un monde qui nous exprimait avec justesse, et nous éloignait de la marge, ne serait-ce qu’un instant.

Toutes les désignations qui nous relèguent dans l’ombre nous surveillent, et continuent de nous surveiller, mais le désir d’habiter la vie, avec tout ce qu’elle comporte d’interdits, demeure réel, tendre encore, encore frais. Ce que m’ont apporté les chansons échappées à la censure, les livres, et les films traduits accessibles gratuitement, c’est une expérience semblable à celle qu’évoque l’auteure Carol P. Christ dans son livre « La Spiritualité féministe » : « Quand une femme met son expérience en mots, une autre femme, restée silencieuse par peur de ce que les autres pourraient penser, peut trouver dans ses mots soutien et confirmation. Et quand une autre femme dit à voix haute : oui, moi aussi, j’ai vécu cela, la première femme perd un peu de sa peur. »

Les désirs qui me sont parvenus malgré la censure stricte, malgré le récit tissé pour moi et les hauts murs dont on m’avait entourée, ont réagencé le réel pour qu’il ressemble à ce que je désirais. Et pourtant, la honte est restée présente ; elle ne disparaît pas, elle s’allège seulement, et je m’efforce de la briser à travers chaque expérience nouvelle.

Et c’est ce qui se passe maintenant sur ce beau bateau ; mon corps se balance, danse, et redessine sa cartographie au cœur de la chanson. Il entoure la taille de cette belle femme, s’approche davantage, oublie les regards indiscrets, et poursuit sa joie dans un espace dont la liberté est incomplète, mais qui m’appartient à moi seule. Au milieu des jugements qui tombent l’un après l’autre sur mon corps qui n’a pas encore atteint la trentaine, je couvre ce corps, je l’explore, je le pare comme je le veux, je convoque autour de lui toutes les âmes, et je suis la trace d’aïeules dont j’ignorais qu’elles avaient laissé derrière elles un chemin jusqu’à moi.