Le poème que nous ne possédons pas

Auteur: Manahel Al-Sahwi
Texte original en arabe
Révision et édition de la traduction: Bahaa Iaaly
Depuis longtemps, le poète est considéré comme l’être capable de tout dire : ses propres émotions et celles des autres, sa tristesse et la tristesse du monde. Dans l’amour, on lui demande d’écrire ; dans la rupture, on l’appelle encore : « écris sur nous, écris notre chagrin et notre douleur. » Comme si le fait d’être poète ou poétesse signifiait posséder une langue complète, souple, prête à servir à tout moment. Et lorsque l’une d’entre nous dit : « je n’y arrive pas », la réponse est souvent l’étonnement : comment peux-tu être incapable alors que tu es poète ?
Dans l’imaginaire commun, le poète ou la poétesse est vu comme celui ou celle qui exprime les sentiments à tout moment. Cette conception confère à la poésie une puissance extraordinaire, et il y a peut-être là une part de vérité. Mais toute puissance extraordinaire ne signifie pas nécessairement le contraire d’une impuissance absolue.
L’illusion d’une langue poétique complète
Cette conception repose sur une illusion culturelle profonde : celle selon laquelle la langue est un instrument entre les mains du poète, et que l’expression est un acte de contrôle ; dès lors, qui maîtrise une chose serait capable d’en disposer absolument. Or l’expérience réelle de la poésie dit tout autre chose. La langue ne se possède pas et ne s’invoque pas à volonté. On la poursuit. Parfois elle apparaît, souvent elle disparaît. Et cela peut provoquer un choc chez beaucoup, qui se mettent alors à regarder avec scepticisme, comme si le mythe d’une poésie facile et toujours disponible venait de s’effondrer.
Le problème n’est pas que la poésie soit incomplète. Le problème est que les attentes à son égard reposent sur une conception simplifiée de la langue, comme si elle n’était qu’un simple véhicule du sens, et non l’espace même où le sens se forme. Pour cette raison, le poète ne peut pas toujours « dire ce qu’il veut », ni dans le poème ni dans la vie. Le poète français Mallarmé l’avait déjà signalé lorsqu’il affirmait que les vers ne se font pas avec des idées mais avec des mots. L’écriture, dans cette perspective, ne repose pas sur la présence du poète mais sur son retrait au profit d’un acte langagier autonome. Le texte n’est plus alors l’expression directe d’un sujet qui maîtrise sa parole, mais un événement linguistique à l’intérieur duquel le sujet lui-même se forme. La poésie repose ainsi sur une tension délicate entre les mots et les idées, et lorsque cet équilibre vacille, ce que le poète cherche à dire peut se déformer ou même se dissiper.
Mais il ne s’agit pas de la langue seule, car le mythe du poète à l’inspiration inépuisable masque la réalité du travail poétique : l’hésitation, l’effacement, la remémoration, la réécriture. Et parfois cette étrange sensation d’écriture où le poète n’a pas l’impression d’inventer une phrase mais de la recueillir. C’est pourquoi le poète anglais T. S. Eliot a proposé que le poète soit le serviteur de sa langue plutôt que son maître. La langue possède sa propre énergie et le poète travaille en elle autant qu’il travaille avec elle.
Le poète n’est pas une fabrique de poèmes
Même les tentatives qui semblaient rendre à l’écrivain une certaine autorité n’ont pas vraiment renforcé l’image de l’auteur souverain, mais l’ont davantage ébranlée. L’écriture automatique des surréalistes, par exemple, reposait sur l’idée que la langue pouvait précéder la conscience ou la dépasser. Elle n’était plus un réservoir conscient que nous utilisons, mais un courant qui peut nous traverser.
Que ces thèses disent vrai ou s’en éloignent importe peu. Elles indiquent clairement une seule chose : écrire de la poésie est un processus bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Tout ce qui s’écrit ne satisfait pas nécessairement ni le poète ou la poétesse ni le lecteur. Il demeure souvent une distance entre ce que la langue dit et ce que le poète veut dire, et cette distance, à mon sens, constitue le cœur même de la crise du poète face à la poésie. À partir de là, l’image du poète comme « usine à poèmes » commence à se dissiper. Le poète ou la poétesse est créateur, mais la création elle-même est un acte hésitant, déséquilibré, parfois impossible.
L’achèvement du poème ne vient pas de la maîtrise de la langue, mais d’une négociation avec son manque. Ou plus exactement, de l’acceptation de ce qu’elle donne, et non de ce que nous désirons tout à fait. L’angoisse n’est donc pas un simple accident dans notre expérience ; elle en est une condition. Le terrain de la poésie est instable et la langue n’est pas une surface assurée sur laquelle nous pouvons nous tenir en sécurité.
Parfois nous écrivons ce que nous espérons comprendre
Très souvent, ce que nous voulons dire dépasse le poème, ou va plus profond que notre capacité, sur le moment, à le dire. Parfois, nous choisissons le silence plutôt qu’une parole incomplète. Parfois le poème commence sans jamais finir. Parfois il est écrit puis effacé, ou repris comme s’il n’avait jamais été écrit. Ce n’est pas une faiblesse. C’est une reconnaissance des limites de la parole poétique face à la complexité de l’expérience humaine.
Et pourtant, il arrive que le poème révèle quelque chose que le poète ignorait lui-même. Le poète pense écrire une idée précise, puis découvre qu’il est arrivé à un point auquel il n’avait jamais pensé auparavant. Une question apparaît alors : qui est réellement le maître, le poète, la poésie elle-même, ou cette force mystérieuse que certains appellent l’inspiration ?
Le poète américain Robert Frost a résumé cette idée lorsqu’il a écrit : « Pas de surprise pour l’écrivain, pas de surprise pour le lecteur. »
Le poète ou la poétesse n’écrit pas parce qu’il sait tout. Il écrit parce qu’il cherche une connaissance, à la fois obscure et fascinante, dont il pressent confusément l’existence quelque part. La découverte devient ainsi une part du poème lui-même. L’écriture n’est pas seulement le fruit du savoir, même si le savoir peut parfois en être la condition. Elle est aussi une manière de connaître, et de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine. C’est là, précisément, que réside le charme de ce processus pour les poètes. Parfois nous écrivons ce que nous aimerions connaître, ou ce que nous ne connaissons pas.
L’écrivain anglais Rudyard Kipling décrivait les mots comme « le narcotique le plus puissant dont l’humanité ait fait usage ». Mais savoir utiliser ce narcotique ne signifie pas le posséder. La langue demeure une force qui nous dépasse autant que nous tentons de la guider. C’est pourquoi dire les émotions est plus difficile qu’il n’y paraît. Non parce que nous ne les touchons pas, mais parce que les toucher ne les transforme pas automatiquement en langage. Écrire exige le courage de continuer malgré l’angoisse, et non le seul instant de l’audace.
La poésie réside dans l’écart entre le poète et ce qu’il veut dire. Et c’est cet écart qui détermine tout : parfois cette distance se réduit jusqu’à donner l’impression que la langue et le sujet se confondent, parfois elle s’élargit et devient floue. C’est précisément dans cette tension que la poésie prend forme, non comme une langue que possède le poète ou la poétesse, mais comme un mouvement d’approche et d’éloignement entre deux êtres prêts à l’aventure.

Poète, écrivaine et journaliste culturelle syrienne basée en République tchèque

Écrivain et traducteur libanais
