
Auteure: Abir Ahmed
Texte original en arabe
Révision et édition de la traduction: Bahaa Iaali
En quatrième année, alors que je mémorisais la sourate Al-Balad, un verset m’a frappée :
« Lakad Khalaqna al’Insan fi Kabad » (Nous avons, certes, créé l’homme pour une vie de lutte).
Je croyais que kabad désignait le foie, cet organe du corps humain, véritable usine chimique du corps. Plus tard, dans un exemplaire vert du Coran, avec des commentaires en marge, j’ai appris que kabad voulait dire peine, labeur, épreuve. Des années plus tard, c’est surtout la préposition « dans » qui m’a arrêtée : l’être humain n’a pas été créé face à l’épreuve, mais dans l’épreuve même, plongé en elle.
J’ai compris très tôt que l’origine, c’est la fatigue, et que l’argile, par son poids, sa viscosité, sa malléabilité et son lien avec la gravité et la chute, est l’image même de la fatigue.
La fatigue est lourde. L’enfant ne sait généralement pas qu’il est fatigué. La vie commence par une séparation. Il pleure. Il souffre des poussées dentaires. Il s’acharne à marcher et tombe encore et encore. À l’école, il découvre les formes et les couleurs, comprend qu’il n’est pas le meilleur, que l’autre n’est pas sa famille, celle qui l’aime, et qu’il n’a peut-être pas même la chance d’être aimé. Cela aussi est une fatigue.
J’écrivais des lettres à des camarades de classe qui ne me ressemblaient pas, j’apprenais des vers par cœur dans l’espoir d’une affection impossible. Personne ne me ressemblait. Mes difformités étaient d’un autre ordre. Cela aussi est une fatigue.
La fatigue est poisseuse. On la sent dans l’âme. On consulte un thérapeute, et après cinquante séances coûteuses, si l’on a la chance d’être couvert par une assurance, celui-ci vous annonce que, par rapport à avant, vous avez déjà parcouru un bout de chemin dans votre guérison. Aucun médecin ne dit : « J’ai de bonnes nouvelles, créature vouée à la fatigue, bénie soit ta guérison. » On réussit dans sa vie professionnelle, on poursuit des études supérieures, on lance un projet ; la vie est changeante, et l’on reste humain, en fin de compte, sensible aux discours de la richesse.
On se tient à la salle de sport. On se découvre une intolérance au lactose presque officielle. Lait d’amande. Cuisson à l’air fryer. On délègue à la femme de ménage le soin de peser les nutriments au gramme près. On poursuit une relation qui semble convenable. Avec un autre, on répète à l’envi : « je tiens à la communication claire », pour fuir d’anciennes blessures qui vous ont fait perdre l’usage des mots. Et avant de dormir, on sent revenir la fatigue poisseuse et misérable. On passe sa vie en revue comme on lit un tableur, tel un agent des douanes scrutant des déclarations.
☐ Psyché et corps
☐ Travail
☐ Famille
☐ Amour
☐ Amitié
☐ Activités
☑ Le fardeau
On méprise ce qu’on vient de faire. La vie n’est pas une liste de tâches sur laquelle on peut mettre des coches, et rien ne garantit que tout ce qu’on a cru voir avancer dans le bon sens soit réellement ainsi. Pourtant, on sait au fond de soi combien cela donne un faux sentiment de maîtrise. Le remplissage banal de toutes les cases ne guérit pas la structure intérieure de la fatigue. Au bout du compte, on découvre que la fatigue est la main poisseuse d’un enfant, sans qu’on puisse savoir ce qu’elle a porté, vous touchant sans permission et éveillant en vous le dégoût et le trouble.
Ta fatigue est malléable. Plus exactement, elle est toutes les formes à la fois. Fatigue d’être seule et fatigue d’être avec quelqu’un. Fatigue d’être sans emploi et fatigue d’être employée. Fatigue d’être pauvre et fatigue d’être riche. Dans l’amour et dans son absence. Dans la force et dans l’effondrement. Dans le provisoire et dans le chronique. Dans le vacarme et dans le silence. Dans ce qui t’est laissé comme choix et dans ce qui t’est imposé. Ta fatigue est l’image d’une vie que tu ne comprends pas.
On dit explicitement que l’on est fatiguée, aux amis qui se retrouvent dans un “groupe” pour fixer une heure de sortie, sans saisir ce que sortir veut dire pour celle qui est seule avec sa fatigue. À ceux qui sont partis puis revenus soudainement, rongés de regret, sans retrouver ce qu’ils avaient laissé derrière eux. Aux rendez-vous de toutes les choses qui arrivent à un être humain : suivis réguliers d’une maladie chronique, vaccins, examens de routine, dentiste, dermatologue, clinique laser… Aux rituels sociaux dont tout le monde se plaint sans jamais s’absenter : naissance, remise de diplôme, anniversaire, mariage, divorce, haine, amour, mort. Au chat qui miaule à la porte pour une caresse sur le dos, qui urinera devant ta porte – cela finira bien par sécher -, comme ont séché tous tes anciens désirs de voir quelqu’un caresser ta fatigue. À la plante achetée un jour pour te donner l’impression que tu pouvais prendre soin de quelque chose de plus simple que ton propre fardeau, et qui est morte sur le rebord de la fenêtre. Tu la jettes et te consoles : cet environnement ne lui convenait pas. Combien sauras-tu que tu ne sais pas prendre soin de quoi que ce soit, combien d’autres mourront à ta fenêtre. À ta passion pour un écrivain : tu suivras sa trajectoire, et tu seras trop fatiguée pour apprendre sa mort. Ensuite, tu tueras tous ceux que tu aimes, par ta lenteur.
Aux vêtements entassés dans le panier à linge, avec leurs poches remplies des pierres de ta fatigue. Combien de fois t’en es-tu délestée, tout en restant couverte de fatigue. Combien tes vêtements pâliront, à force d’être lavés par la fatigue.
Aux nombreux livres que tu as achetés, dans l’espoir qu’un seul texte puisse tout dire. Mais, avec toute cette fatigue, tu n’as pas pu aller au-delà du titre.
À ceux qui nous aiment, eux surtout. Ils devraient comprendre l’ampleur de la fatigue que nous sommes… que nous sommes la fatigue même, et que nous n’avons pas la force de l’expliquer. Comment la fatigue parle-t-elle ? Comment dire, lorsque de la bouche sort l’écume de la fatigue ?
Nous sommes soumis à la gravité. La chute est l’état naturel. Pourtant, physiquement, nous résistons à la gravité sans cesse. Ce qui empêche de tomber n’est pas la disparition de la gravité, mais l’existence de forces contraires.
la fatigue est notre gravité. Nous ne la vainquons pas ; nous créons une force mentale censée en compenser l’effet : sens, élan, engagement, nécessité, désir, peur…
Et n’est-ce pas, au bout du compte, là encore, de la fatigue ?
Peut-être que la fatigue n’est pas si grave. Nous avons été créés dans le kabad (pour une vie de lutte) – il doit bien exister un équivalent à ce verset dans toutes les religions, et jusque dans les non-religions. Peut-être qu’être humain signifie être fatigué. Et peut-être faut-il que je rappelle ce que j’ai déjà dit autrefois:
Ta fatigue n’est pas une simple période. Ta fatigue n’est pas quelque chose qui relèverait de la chimie cérébrale, ni un traumatisme venu d’une enfance stupide, ni le deuil d’un mort qui ne reviendra pas. Ta fatigue n’est pas due au fait que tu n’appartiens à rien ni à personne, ni au fait que tu aies soudainement compris, en un seul instant, l’absurdité de tout ce en quoi tu croyais. Elle n’est pas là parce que tu as peur (cela n’empêche pas que tu aies peur), ni parce que tu te trouves au mauvais endroit (sottise ! qui croit donc être au bon endroit ?), ni à cause du secret que tu ne confies à personne, ni pour aucune de ces raisons. Ta fatigue, c’est toi.
Et comme l’écrit Bassam Hajjar*:
« …je crois que tout cela n’est que fatigue et qu’elle passe, comme passent les symptômes de toute chose, parce qu’ils sont des symptômes et non la chose elle-même, même s’ils font croire, pendant un temps, à la chose qu’ils sont elle, tant ils cohabitent avec elle, au point qu’elle devient leur manifestation et qu’ils deviennent la sienne… »
*Bassam Hajjar – Poète libanais.

Abeer Ahmed
Écrivaine et nouvelliste des Émirats arabes unis.

Bahaa Iaali
Écrivain et traducteur libanais.
