UNE SEULE LARME POUR PLUSIEURS DEUILS
Ah, ô pays putain !
j’ai la nostalgie des injures de mon père,
et de ses gifles qui attisaient ma colère.
J’ai honte de cette intimité, de cette bonté excessive,
devant la gueule des fusils,
je ne vois pas un cadavre inconnu
sans me demander s’il est le mien,
je ne vois pas une mine enfouie
sans craindre qu’elle me découvre,
dans la forêt, j’appelle :
la forêt est ceinte de feux et d’embuscades,
dans la forêt, j’appelle :
la forêt est le centre du langage et la banlieue du soupir,
dans la forêt, j’appelle
chaque proie que je crois être moi :
as-tu trouvé mon croc
planté dans ton cou ?
Les proies rient,
moi aussi je ris,
puis elles s’envolent vers l’horizon,
et moi je deviens des pièges de silence et d’effroi,
ah, ô odeur de mon père,
étouffée par la fumée et la sueur des crises cardiaques,
où est mon cadavre ? où sont mes chiens
qui flairaient mes os à plusieurs mètres de ma tombe ?
où sont mes pieds ? comment ont-ils appris à marcher sur moi ?
et comment en suis-je venu à courir après leur immobilité, sans jamais l’atteindre ?
ô pays putain !
ô pays sacré comme la putain !
j’ai épuisé toutes mes ruses,
j’ai poussé l’oubli de toi jusqu’à l’excès,
au point de ne plus me souvenir de personne d’autre que toi,
j’ai fermé toutes mes fenêtres, pour dormir,
mais le rire des charognes
s’était déjà embaumé dans une seule larme,
que j’ai gardée… pour plusieurs deuils.
LETTRE DÉCHIRÉE
Ceux qui ne se sont pas bâti de maisons
loin de leurs tribus et de leurs mères
pleurnichent comme des enfants pour des bonbons.
Ceux qui n’ont pas perdu leurs combats contre la vie
n’ont pas de belles cicatrices sur le front.
Ils se dessinent des cicatrices pour séduire les adolescentes
qui sauront vite distinguer
les vraies cicatrices de celles tracées au crayon de couleur.
Nous n’avons pas appris la patience de notre plein gré ; peut-être ne l’avons-nous jamais apprise.
Et même les mots obscènes nous tombaient dessus comme une révélation :
nous avons un excédent de colère
qui fait de nous des loups à visage humain.
Les bateaux qui ont déchiré les dents de la tempête… leurs voiles
rient des bateaux qui sombrent par ces jours calmes.
Garde-toi de te croire le seul combattant dans la bataille.
Dans cette vie, pleurer ne te sera pas plus utile
qu’aux putains sur une nuit dont elles n’ont pas encaissé le prix,
Décore-toi toi-même de tes défaites,
et bénis chez tes soldats leur obstination autant que leurs échecs.
Ferme la porte ou ouvre-la ;
la tempête n’a pas besoin de ta générosité.
Et si tu n’es pas toujours prêt à mourir,
alors je te conseille de ne pas essayer de vivre…
ce texte ne contient aucune sagesse digne de ce nom,
ce n’est que… une lettre de deuil
pour les cadavres des chevaux
que le fleuve a emportés,
c’est un rire immense
pour mes amis ivrognes qui comptent avec moi
sur leurs doigts mutilés ;
combien de fois avons-nous échappé à la survie !
combien de fois la balle du sniper a-t-elle manqué sa cible
et pourtant frappé nos crânes !
ESTHÉTIQUE DE L’OUBLI
N’oublie pas de dire adieu aux choses que tu aimes,
alors que tu quittes la cave des choses que tu aimes,
alors que tu te traînes à travers les champs de maïs,
le nuage épris des fenêtres,
la musique des rues lointaines,
et les vapeurs des arbres au petit matin,
ta poitrine emplie de poussière,
de traces de sabots dans tes anciennes batailles,
ta poitrine déchirée,
comme n’importe quel mur en temps de guerre,
sur le point de s’effondrer,
n’oublie pas de dire adieu aux choses que tu aimes,
peut-être quelqu’un, un jour, pourra-t-il te pardonner de bon cœur,
un jour,
tu seras oublié,
n’oublie pas
de dire adieu aux choses que tu aimes,
N’explique pas, dis seulement : adieu, ou à bientôt,
et pars comme un cortège sans fin d’ombres mouillées.
Tranche toi-même la corde de la distance,
détruis les ponts derrière toi,
et efface les empreintes de ton œil de ce lieu.
Brûle les entrepôts de l’hiver,
enfin la fumée s’élèvera
des fenêtres de tes immeubles vertigineux.
Brise les règles de la nostalgie, et ne repasse jamais deux fois devant quelqu’un,
dis seulement : adieu…
pars avant que ton écho ne revienne,
chargé du cadavre de ta voix.
Tes poumons
ne supporteront pas le chant d’un autre oiseau,
ni le matin ne se souviendra,
ni les arbres ne se souviendront,
quelle est la distance que tu as parcourue
en portant un nid auquel tu n’appartiens pas !
Une chanson à un seul souvenir
Les mêmes mots se disent à chaque oraison funèbre,
mais une seule chanson
peut s’asseoir avec toi sur la plage,
soupirer comme toi,
sortir de son portefeuille
ta vieille photo,
du temps où ta mère préparait les qatayef,
et l’odeur de sa robe devenait
des forêts de miel.
Une seule chanson
garde le bruit des pas de ton père, qui est au ciel,
son bras brun et ancien,
comme la rue où tu courais pieds nus,
Une chanson qui te porte sur son dos
comme les champs d’hiver,
elle traverse les rides de ton ombre
jusqu’aux entrepôts du rire autour de la bougie de ton grand-père,
où tu poses ta tête sur la cuisse de ta grand-mère
qui te la caresse de chants de henné et de menthe.
Une seule chanson
que tu oublieras peut-être,
mais elle te fredonnera toujours
dans sa solitude !





