Il colla son oreille contre la porte de leur maison, espérant entendre la voix de sa mère pour pouvoir l’appeler. Ce n’était pas encore l’heure de la voir s’asseoir sous le vieil arbre qui partageait son ombre entre la maison et la rue. Il resta sous l’arbre à attendre, guettant les passants. Une jeune fille sortit de la maison située en face du mihrab de la mosquée et fit quelques pas pour monter en voiture avec son frère. Il la suivit du regard jusqu’à ce que la voiture disparaisse, puis murmura :
- Si les nuées s’éloignent, maudites soient-elles !
Mizna était la fille de leurs voisins et la compagne de sa petite sœur. Avant qu’elle ne se voile au collège, il avait pris l’habitude de passer par chez elle afin qu’elle accompagne sa sœur à l’aller comme au retour de l’école. Son rire, sa pudeur mutine et ce sourcil fin qui se relevait chaque fois qu’elle souriait nourrissaient inépuisablement sa joie. Puis elle disparut de sa vue après s’être voilée, et le souvenir de ces trajets resta une source cachée où il puisait chaque fois que le chagrin s’abattait sur lui.
Quelques années plus tard, il remarqua que certains de ses livres entassés sous son lit avaient disparu, et cela l’intrigua. Il n’y avait dans leur maison ni lecteur à soupçonner, ni personne sachant lire qui aurait pu nier les faits et qu’il aurait fallu interroger. Car, dans sa chambre, les livres se divisaient en deux catégories : ceux qu’il avait lus, sous le lit, et les nouveaux, au-dessus. Personne ne connaissait cette méthode hormis sa sœur, qui prétendait pourtant détester la lecture. Le désespoir faillit le décourager, mais il décida de la surveiller avant de l’interroger.
Un matin, elle sortit avant lui, pressée, pour prendre le bus de l’université, et trébucha dans la cour de leur maison, faisant tomber le contenu de son sac. Il se précipita vers elle et la soutint en la rassurant, puis alla demander au chauffeur de patienter. Il revint ramasser ses affaires, et son regard tomba sur son livre, « Le Collier de la Colombe ». Il feignit de ne rien voir, et elle ne s’aperçut pas qu’il l’avait aperçu, puis il lui prit la main jusqu’à ce qu’elle monte dans le bus.
Il partit à l’université, l’esprit tout entier accaparé par une seule idée, dont il ne voulait rien croire d’autre :
« Ces livres sont à Mizna ! Je ne demanderai rien à ma sœur, je le jure, et je ne chercherai pas mes livres. »
Il se noya dans ses rêves et se laissa envahir par ses illusions, son corps seul flottant dans son époque. Il s’appliqua à recenser ses livres disparus, se souvenant de certains et oubliant les autres. Puis il s’imagina les pages tourner entre les doigts fins de Mizna, ses grands yeux les parcourant sous ses fins sourcils, et il en vint à envier ses propres livres. Il passa toute sa matinée à sourire, comme si les bonnes nouvelles se succédaient, chacune surpassant la précédente.
Il rentra chez lui dans l’après-midi, plein d’espoir, prêt à s’acquitter de ce qui devait l’être. Il commença par inventorier ses livres et en vérifier le nombre, et découvrit qu’il en manquait trois. Il remit tout en place pour ne pas éveiller les soupçons de sa sœur, puis s’astreignit à attendre.
Cette nuit-là, il fouilla ses livres et retrouva le roman « Magdolin » à sa place. Il le feuilleta rapidement, comme un homme démuni creusant la terre dans l’espoir d’un trésor. Il n’y trouva rien, se blâma lui-même, puis recommença plus posément.
Il avait pour habitude secrète de déformer le prénom de « Mizna » en « Mouzna » et d’écrire cette forme altérée au-dessus du nom de chaque bien-aimée qui lui plaisait. Il avait un jour lu, dans des ouvrages de langue, les différentes appellations des nuages ; la signification du mot « al-muzn », dont le singulier est « mouzna », lui avait plu, et il avait adopté cette forme. Il aimait ce prénom et croyait à sa signification : elle était le nuage blanc qui étendait son ombre sur la sécheresse de son quartier.
Lors de sa seconde lecture, plus attentive, de « Magdolin », son cœur découvrit un signe avant même que ses yeux ne l’aperçoivent. Suivant sa secrète habitude, il avait jadis écrit « Mouzna » au-dessus du nom de « Magdolin ». Le signe avait la forme de deux traits incurvés vers le haut, au-dessus du nom de « Mouzna » ; on eût dit un sourire qui fit rire son cœur. Il s’écria :
- Ô toi qui m’es plus chère que mon cœur, Mouzna !
Trois années durant, ses livres furent emportés puis rapportés, et le nom de « Mouzna » leur servait de messager : porté par un trait de plume, il revenait couronné d’un sourire. Ils s’en tinrent tous deux au messager et au message, répugnant à y ajouter quoi que ce soit.
Aujourd’hui, il voit Mouzna sortir avec son frère sous ses yeux et aimerait savoir quand elle rentrera. Les moineaux s’envolèrent soudain du grand arbre, et il sut que sa mère arrivait. Elle avait l’habitude de s’asseoir, chaque soir peu avant le coucher du soleil, sous ses branches dans la cour. Avant de s’y installer, elle frappait le tronc de son bâton afin de tenir les oiseaux éloignés de son café et de ses dattes. Il l’appela :
- Maman, ouvre-moi la porte.
Il s’adossa à la porte, les yeux fixés sur la maison de Mouzna, et fredonna :
On me blâme pour « l’amour », mais « l’amour », c’est Mouzna,
Nuée qui, là où elle répand sa pluie, fait éclore les fleurs.
Il tendit une tasse de café à sa mère, qui la prit sans cesser de parler de ses sœurs et de leurs enfants. Puis elle lui raconta, non sans fierté, ce qu’elle avait dit à sa sœur de son diplôme désormais tout proche. Elle posa sur lui un regard où se mêlaient la fierté et l’amour, puis dit :
- Dès que tu auras trouvé un travail, je demanderai aussitôt la main d’une jeune fille pour toi, si Dieu le veut.
Il dit en souriant :
- Demande pour moi la main de Mouzna.
Sa mère éclata de rire, si fort que l’on aperçut le vide laissé par la dent qui lui manquait à droite, puis elle dit :
- Tu plaisantes ! Nous n’avons rien à voir avec eux : nous, on est des 320, et eux, des 420.
Il dit, le sourire ayant quitté son visage :
- Je ne plaisante pas. Je n’ai pas compris ce que tu voulais dire.
- Tu ne sais pas que nous, on est des 320, et eux, des 420 ? Tu seras diplômé dans un mois et tu ne connais même pas tes origines ?
Il demeura interdit, frappé de stupeur, puis se leva avant de se rasseoir. « Comment ça, 320 et 420 ? Que signifient donc ces chiffres ? » Il se leva de nouveau et sortit dans la rue, hagard et désemparé. Il marcha sans but jusqu’à apercevoir l’imam, l’oncle de Mizna, franchir le seuil de la mosquée. C’était un jeune homme pieux qui avait à peine dépassé la trentaine. Ils s’étaient souvent retrouvés à la mosquée, et il avait trouvé dans sa compagnie du réconfort, un jugement sûr et des conversations touchantes sur les livres et les écrivains. Il se hâta de le suivre, résolu à lui raconter franchement ce qui venait de se passer.
Il attendit qu’il achève la prière de salutation à la mosquée, puis s’avança vers lui. L’imam l’accueillit et comprit, à son air, que quelque chose avait changé ; il le fit alors asseoir en le traitant avec douceur. Il se lança dans le récit de ce qui s’était passé avec sa mère, puis laissa échapper un rire étrange, tant les paroles de celle-ci lui paraissaient absurdes, attendant que l’imam les démente.
L’imam changea de position, s’écarta légèrement, puis dit :
- Ta mère a raison. Mais ce qui est plus étonnant encore, c’est qu’un jeune homme de vingt-deux ans puisse ignorer cela !
- Ignorer quoi ? Que nous sommes des 320 ? Ou des 420 ?! Est-ce une question religieuse, politique, sociale, ou quoi encore ? Je suis complètement perdu, je n’y comprends rien. Je croyais que le racisme avait disparu ! Je suis un citoyen saoudien, j’ai une carte d’identité comme toi et, qui plus est, je suis musulman, cheikh ! Qui donc peut se satisfaire d’un tel classement ?
- Dieu, exalté soit-Il, nous a constitués en peuples et en tribus, et Il a élevé certains d’entre nous au-dessus des autres, et…
- Je t’en prie, laisse Dieu en dehors de cela ! S’Il nous a constitués en peuples et en tribus, c’est pour que nous nous connaissions les uns les autres ; quant aux différences, elles ne portent que sur les moyens de subsistance. Si tu crois que nous avons tous été créés d’Adam et Ève, cela signifie que nous sommes égaux !
- Parle de Dieu avec respect : tu es dans Sa maison !
- Je n’ai rien dit qui relève de l’incroyance ! Dis ce que tu voudras, mais garde-toi d’ériger cela en loi, comme si tes paroles étaient un Coran révélé !
L’imam se leva, le visage empreint de mépris, se dirigea vers le mihrab, puis dit à voix basse, croyant ne pas être entendu :
- Même ce 320 a oublié qui il était ! Il veut s’allier à notre famille par mariage !
Sa voix avait porté, et le jeune homme s’élança aussitôt sur lui, le poussa, le fit tomber, puis se jeta sur lui et le maintint sous son corps, le frappant et l’injuriant. Ceux qui se trouvaient dans la mosquée se précipitèrent, les uns au secours de l’imam, les autres pour appeler la police. Il fut ensuite emmené, les menottes aux poignets, jusqu’à la voiture de police !
La dernière chose qu’il entendit juste avant qu’on ne le fasse sortir de la mosquée fut le tumulte des voix des fidèles rassemblés autour de l’imam, au milieu desquelles certains lançaient :
- Les 320, ce sont des fauteurs de troubles !
Il leva la tête, assis dans la voiture de police, les yeux fixés sur la maison de Mouzna. Il comprit que Mouzna avait quitté son ciel après être redevenue Mizna.
Le dernier livre disparu était le roman « Les pigeons ne volent pas à Buraydah ». Il l’avait déjà lu et n’avait trouvé, parmi les femmes du roman, aucune qui pût rivaliser avec Mouzna ; il l’avait donc laissé vide, sans messager. Il s’imagina qu’elle le lisait en cherchant son nom au-dessus de celui des héroïnes du roman, et qu’elle s’attristait de ne rien y trouver.
Le chagrin qu’il lui prêtait l’affligea. Il baissa la tête, tandis que ses larmes coulaient sur son vêtement déchiré, puis éclata en sanglots et murmura :
- « Rien ne vole dans notre quartier ! »





