Alors

La vie est un jacaranda qui fleurit pendant quelques jours au printemps

Des lettres de Zakariyya Muhammad à Alaa Hassanien, dans le cadre du projet « Lettres entre poètes », sous la direction d’Al-Khidr Choudar

Auteur: Zakariyya Muhammad
Texte original en arabe
Révision et édition de la traduction: Bahaa Iaaly


Salut Chère Alaa,

Lire ta lettre, avec la part de confidence qu’elle portait, m’a profondément réjoui.

Tu dis : « Je ne sais pas ce que je vais écrire à présent, la vie est si vaste, si débordante. Et moi, j’essaie de marcher à pas mesurés le long de ses rives. Je ne me suis pas donné la mort comme Virginia Woolf, même si, une fois, j’ai voulu me noyer, et si j’ai été, en un temps, hantée par la mort. Et je ne dirai pas que je suis ressortie de l’eau changée en une autre personne. Je ne suis pas morte un jour pour me voir offrir une autre chance, où tout m’aurait paru différent, beau et bon ». 

Quelque chose comme cela, et son contraire : voilà ce que je suis.

J’ai décidé, à un moment donné, de marcher à pas mesurés le long des rives de la vie. De ne pas me ruer sur elle avec ceux qui s’y ruent. De poser ma tête sur l’oreiller du contentement. Et cela m’a donné une sorte de joie qui m’a rendu capable de prêter l’oreille à la nature et à ses êtres. Cela m’a même rendu capable, parfois, de parler à l’arbre et à la pierre.

Quant à l’écriture, je sais bien sur quoi je voudrais écrire à présent. Peut-être ne serai-je pas en mesure d’en écrire, mais je le sais. Seulement, j’ai le sentiment qu’il ne me reste plus assez de temps pour écrire ce que je veux écrire. J’ai beaucoup de projets, mais le temps ne vient pas à mon secours. C’est là ma plus grande douleur. Et je ne me vois pas comme poète seulement. Je suis aussi loin que possible d’accepter cela. La poésie est, bien sûr, le premier maître, mais il m’arrive de la dépasser et de servir d’autres maîtres. Écrire, c’est élargir des frontières. J’ai toujours voulu élargir les miennes. Entrer dans les jardins des voisins comme s’ils étaient les miens. Et je crois que cela fait partie, chez moi, de cette façon de marcher à pas mesurés le long des rives de la vie.

Quant à la mort, elle est venue jusqu’à moi une fois. Elle est passée près de moi alors que j’étais étendu, et a posé son museau humide sur mon flanc ; j’en ai senti l’humidité. Elle est passée comme un chien ou un renard, et m’a flairé.

C’était il y a vingt ans, lorsque j’ai été atteint d’un cancer du côlon. Mais j’en ai réchappé. Et lorsque j’en ai réchappé, il m’a semblé que Dieu m’avait donné une autre chance en vue d’une mission qu’Il voulait me voir accomplir. J’ai supposé que cette mission était l’écriture. Alors j’ai écrit, j’ai écrit encore. J’ai accompli des multiples de ce que j’avais accompli avant que le renard de la mort ne pose son museau sur ma page. Je suis passé d’un projet à un autre, d’un territoire d’écriture à un autre. Les projets se sont multipliés autour de moi comme les gazelles autour de Khirâsh al-Hudhalî :

Les gazelles se sont multipliées autour de Khirâsh,

si bien que Khirâsh ne sait plus laquelle poursuivre.

Et je ne savais plus vraiment quelle proie poursuivre. Le monde s’est ouvert à moi après cette épreuve. L’écriture s’est ouverte à moi à son tour. Et le détachement a fleuri dans mon cœur comme un narcisse. Je ne demande rien à ce bas monde sinon un pain et une olive, sinon une occasion d’écrire. J’en ai réchappé pour écrire.

J’ai mes douleurs, bien sûr. Mais quand j’y pense, je sens qu’elles sont moindres que ta douleur, moindres que celles de beaucoup d’autres. Je peux même dire que je suis heureux, d’une certaine façon. Car le bonheur, une fois les besoins essentiels satisfaits, est affaire de volonté. Et j’ai voulu être heureux. Le museau du renard posé contre mon flanc m’a rappelé que je devais l’être. Mais c’est le bonheur du pain et de l’olive. Le bonheur de ne nuire à aucun être. Le bonheur d’« alléger le poids de mon pas », comme Abû al-ʿAlâʾ al-Maʿarrî allégea le sien sur le corps du monde. C’est un bonheur étrange, fait de deux fils tressés ensemble : le fil du désespoir et le fil de l’espoir.

C’est avec ce bonheur que j’ai marché. C’est avec lui que j’ai laissé tomber les grandes choses qui m’encombraient la tête. Au point que j’ai craint, à un moment, d’y laisser tomber aussi la poésie et l’écriture.

« Le problème des grandes choses, c’est qu’elles tombent comme des œufs, et qu’elles se brisent : l’amour, l’amitié, la foi.

Il vaut donc mieux que l’homme s’éloigne, autant qu’il le peut, dès le début, des grandes choses. Qu’il s’accoutume à vivre sans elles. Ce n’est pas facile, bien sûr, mais c’est possible, au bout du compte. Fumer aide à cette tâche. On s’assoit sur une chaise ou sur quelque pierre, et l’on fume ; alors les grandes choses quittent la tête et deviennent fumée. Les grandes choses sont une fumée bleue.

Pour ma part, j’avais un gros rocher où je m’asseyais pour fumer. Et pendant des années, j’ai transformé en fumée toutes les grandes choses que j’avais dans la tête, toutes les illusions.

Il me reste une seule grande illusion, que je ménage encore jalousement : la poésie.

Je ne sais pas si je le chasserai un jour de mon cerveau, en deux bouffées de haschich, sur le rocher. »

Mais j’ai retiré l’écriture de la liste des grandes choses qui tombent et se brisent. Je l’ai inscrite sur la liste des tâches à accomplir. Sur la liste du pas allégé.

Et maintenant, le temps est mon ennemi, ou celui qui me cingle de son fouet. Je n’ai pas réussi à venir à bout de l’idée du temps. Je n’ai pas pu me tenir face à lui. Ô temps : je veux écrire dix autres livres. Je demande du temps pour écrire. Pour accomplir mes projets. Ou dis plutôt que je demande que ma vie soit prolongée au prétexte de l’écriture. Qu’importe. Mais le temps ne me promet rien. Je dois avancer sans promesses. Et c’est peut-être ce qu’il y a de meilleur pour moi et pour l’écriture.

La vie est un jacaranda qui fleurit pendant quelques jours au printemps. Et moi, je m’assieds sous ses branches et j’écris :

Les fleurs bleues du jacaranda tombaient sur mon épaule et sur la table devant moi. Je ne faisais rien. Je regardais ses branches laisser tomber leur pluie sur moi.

Et j’ai pensé que cette scène devrait être la dernière du film de ma vie.

Viens donc, Amara, mon frère, filme-moi ici sous le jacaranda. Que ce soit une vidéo d’une minute. D’une seule minute. Puis, ensuite, creuse ma tombe de tes propres mains.

Mais je veux que tu me garantisses que cette vidéo passera à l’écran sans arrêt. Elle finira pour recommencer, puis finira pour recommencer, ainsi, jusqu’à l’éternité. Car c’est là l’immortalité que j’ai voulue, Amara. Mon corps se décomposera dans la terre, mais mon âme fleurira chaque jour, et pour toujours, dans cette vidéo, sous l’arbre du jacaranda.

Et ne sois pas triste, Amara, ne sois pas triste. Il se peut qu’un jour je revienne. Qui sait ? Mon oiseau est attaché à mon cou, et il m’indiquera le jardin et l’arbre du jacaranda.

Il m’indiquera aussi le chemin vers toi, Amara, mon frère. » 

Et peut-être que tous mes projets d’écriture n’ont été conçus que pour cette vidéo d’une minute, et rien d’autre.

Zakaria


Bahaa Iaaly
Écrivain et traducteur libanais
Zakariyya Muhammad 
Poète, écrivain et chercheur palestinien, 1950 – 2023
Alaa Hassanien
Poète et critique de cinéma, d’origine égyptienne, ayant grandi en Arabie Saoudite et résidant en France

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