‏Monographie

La fatigue de l’ennui: quand l’existence, dans son vide, nous accable

Auteur: Farah Ali
Texte original: Arabe
Traduction et édition: Bahaa Iaali


Nous avons orienté notre recherche vers un état que nous avons retenu au sein du foisonnement des questions existentielles : l’ennui de l’être épuisé, envisagé comme un état durable. La fatigue dont nous parlons ici n’est pas cette lassitude dont les degrés se mesurent à l’aune d’un critère matériel, ni celle dont les symptômes se relèvent dans les rapports médicaux. C’est une fatigue d’un autre ordre, plus ancienne que le corps, plus profondément ancrée que le tissu organique ; une fatigue qui s’insinue dans le tissu même de l’être, jusqu’à faire de l’existence un fardeau que l’on porte. C’est la fatigue d’où surgit l’ennui lorsqu’il cesse d’être passager et devient une structure qui demeure, une habitation intérieure de l’âme plutôt qu’un accident venu la traverser ; comme si le sujet, exténué par l’excès du poids existentiel, en venait à éprouver comme pesantes jusqu’à ses propres possibilités, et à se trouver encerclé par sa liberté.

Ici, l’ennui n’est plus un état psychologique que l’on pourrait dissiper en changeant de paysage ou en renouvelant les liens qui nous entourent ; il devient une expérience ontologique, le sentiment diffus que le monde est en excès, et que le sens, érodé à force d’avoir été consommé, ne prête plus secours à la volonté lorsqu’il s’agit de justifier le fait de continuer. Nous parlons ici de la fatigue comme d’une structure psychologique, non comme d’un accident passager : le moment où elle cesse d’être une interruption de l’énergie pour devenir une interruption du désir lui-même.

La fatigue existentielle fut, depuis le XIXe siècle, l’un des motifs de prédilection des philosophes et des écrivains, comme si elle désignait un mal né — ou du moins exacerbé — dans le giron de la modernité, avec son rythme précipité, ses crises en chaîne et son inclination à déposséder l’homme de son humanité. C’est par là que nous franchirons les lisières de cette langueur existentielle, à travers les miroirs de trois grandes voix qui ont prêté l’oreille à cet ennui jusqu’au seuil du néant : Fernando Pessoa, Schopenhauer et Cesare Pavese. Leur vision ne nous servira pas de simple appui descriptif, mais de clé de déchiffrement : elle nous dévoilera la vérité de l’épuisement et nous permettra d’entrevoir comment la fatigue se donne à voir lorsqu’elle devient, au cœur du sujet, un destin qui pense, puis nous entraîne vers un écrasement où nous pourrions nous dissoudre, le cou tendu vers l’anéantissement. Ainsi, chaque catastrophe qui s’abat sur nous ajoute à notre être une volupté amère, puisqu’elle nous convainc qu’il n’est plus, désormais, de sens à lutter ni à combattre.

Ontologie de la langueur : Pessoa ou la fatigue d’exister

« L’ennui est bien la lassitude du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d’avoir déjà vécu ; l’ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. Mais plus que tout cela, l’ennui c’est aussi la lassitude d’autres mondes, qu’ils existent ou non ; le malaise de devoir vivre, même en étant un autre, même d’une autre manière, même dans un autre monde ; la fatigue, non pas seulement d’hier et d’aujourd’hui, mais encore de demain et de l’éternité même, si elle existe — ou du néant, si c’est lui l’éternité. »
 — Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité

Chez Fernando Pessoa, grande voix poétique du Portugal, l’ennui apparaît, dans Le Livre de l’intranquillité, comme un mal existentiel profond, un « tourbillon noir » qui aspire l’être jusque dans sa substance. Il est un épuisement de l’âme qui excède le simple ennui du temps, et procède de la monotonie de la vie, de l’étroitesse où l’homme se sent pris d’avoir à être lui-même, ainsi que du pressentiment que la réalité n’est qu’une écorce vide et répétitive, semblable à un rêve mensonger. Ce vide et cette séparation trouvent leur formule la plus saisissante dans les vers célèbres de Tabacaria : « Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien. À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde. »

Pour Pessoa, il n’y avait, face à cet engourdissement existentiel, nul autre remède que de s’enfoncer sans relâche dans la contemplation et la dissection de la conscience, comme si cet acte seul pouvait conférer au vide une forme de sens vivant, en continuel mouvement. L’ennui, chez lui, engendre une torpeur mentale dense, qui entrave celui qu’elle atteint jusqu’à l’empêcher de concevoir une voie pour s’en délivrer. Aussi l’image qu’il en donne ailleurs, sous le masque d’Álvaro de Campos, est-elle plus exacte encore : un rhume qui bouleverse « le système de l’univers » et nous fait « éternuer jusqu’à la métaphysique ».

Pessoa, toutefois, n’offre pas de « remède » à l’ennui au sens convenu du terme ; il semble presque élaborer une philosophie entière de l’existence en son sein. L’ennui, chez lui, ne se guérit pas tant qu’il se comprend et s’intériorise. Cela apparaît avec évidence dans la multiplicité de sa vie intérieure, où il fit de l’ennui une matière fertile, grâce à laquelle il habitait des vies imaginaires : il écrivait, rêvait, inventait des mondes de substitution. Comme si le réel ne suffisait pas, il façonnait dans son esprit une réalité parallèle, où il pouvait se délester de l’excès de fatigue engendré par le vide du sens.

Schopenhauer et l’ennui : lorsque la vie échoue à nous persuader de sa nécessité

Nous en venons à présent à celui qui fit de l’ennui l’un des centres nerveux de sa pensée : le philosophe allemand Schopenhauer. Son approche de l’ennui existentiel laisse apparaître plusieurs lignes essentielles :

Premièrement, Schopenhauer voit dans l’ennui l’un des deux pôles de la vie humaine ; l’autre est le besoin, le désir, le manque ou la privation. Cette dualité opère ainsi : nous éprouvons qu’il nous manque quelque chose, une chose dont nous avons besoin, et nous nous mettons en marche pour l’obtenir. Si le sort nous favorise et que nous y parvenons, la possession ne nous apporte pas la satisfaction espérée ; elle nous envahit au contraire d’un profond sentiment d’ennui, et nous voilà repartis vers une nouvelle fin, nous persuadant que son accomplissement nous donnera enfin le repos attendu. Mais ni le désir ni l’ennui ne sont des états paisibles : l’un et l’autre sont, au fond, des figures de la souffrance. La vie peut alors être pensée comme un pendule qui va et vient entre deux états également mauvais.

Deuxièmement, Schopenhauer avance ce qui tient presque lieu de définition de l’ennui, en même temps qu’une analyse ramassée de celui-ci — l’une des premières, peut-être, que la pensée occidentale ait proposées. Il le désigne comme « une attente sans objet ».

Troisièmement, Schopenhauer ne s’arrête pas à une simple définition de l’ennui ; il nous en livre une intelligence plus essentielle. Il le comprend comme le sentiment de la vanité de l’existence et de son absence de valeur. Si la vie avait en elle-même une valeur véritablement positive, l’ennui n’aurait jamais lieu d’être, et le seul fait de vivre suffirait à nous combler de joie. Mais, dans les faits, nous ne trouvons quelque délivrance notable à notre souffrance qu’en nous détournant de notre propre vie, ou en nous en distrayant.

Quatrièmement, Schopenhauer médite sur ce que l’ennui dévoile de l’intelligence humaine et de sa complexité. Il en tire cette conclusion : l’aptitude à l’ennui est le signe d’une intelligence plus haute. Les animaux, selon lui, ne connaissent guère l’ennui ; l’homme, au contraire, s’y expose d’autant plus que son intelligence et sa conscience se développent. Le génie a besoin d’un monde riche, multiple, capable de retenir son attention — richesse que le monde réel, bien souvent, ne sait lui offrir. Ceux qui se satisfont des bornes de l’existence quotidienne et familière sont, à ses yeux, les plus simples et les plus inférieurs des hommes, à peine élevés au-dessus des bêtes. Schopenhauer reconnaît pourtant quelques exceptions à cette figure de l’homme intelligent voué à l’ennui : l’être absorbé dans la contemplation et la jouissance de l’art, surtout de la musique ; mais aussi le sage, l’ascète ou le mystique qui, ayant entièrement nié la volonté de vivre, accède à une paix voisine du nirvana. Rares, cependant, sont ceux qui peuvent seulement concevoir un tel état, plus rares encore ceux qui peuvent l’atteindre. Pour l’immense majorité des intelligences, il ne demeure donc qu’une seule issue : endurer l’ennui.

Enfin, Schopenhauer souligne, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, le péril que recèle l’ennui. Il est pour lui une figure de la souffrance, un fléau véritable qui frappe le genre humain, au point de pouvoir mener l’homme à sa ruine, ou le précipiter dans sa propre destruction tandis même qu’il cherche à s’en délivrer.

Pavese : quand la vie se lasse d’elle-même

« On ne se lasse pas des choses, mais de soi-même. »
 — Cesare Pavese, Le Métier de vivre

Si l’on veut interroger la fatigue existentielle chez Pavese dans toute sa profondeur psychologique, il faut d’abord distinguer la fatigue comme symptôme de la fatigue comme structure de l’existence. Pavese ne parle pas d’une lassitude passagère, mais d’un épuisement de l’être lui-même, lorsque celui-ci ne trouve plus, dans le monde, de quoi justifier le fait de continuer.

Chez Pavese, l’ennui issu de la fatigue naît lorsque l’homme découvre que ce qu’il prenait pour des formes de salut — l’amour, le succès, les liens, les villes, les voyages — ne lui donne pas, en fin de compte, la plénitude qu’il espérait. Le monde devient alors quelque chose comme une répétition muette : les jours se confondent, les événements perdent leur tranchant, et l’homme sent qu’il ne fait que se répéter lui-même, sans jamais approcher d’un sens. Celui qui n’a pas traversé cette fatigue, selon Pavese, ne s’est pas encore heurté à la vérité de l’existence.

Pavese avait du monde une conscience d’une sensibilité aiguë ; mais cette sensibilité même lui ôta la possibilité de vivre avec simplicité. Comme si la connaissance, en ce point, ne venait pas sauver l’homme, mais le dépouiller des illusions dont il a besoin pour vivre. Cela se laisse sentir dans ses journaux, où se donne à voir la brûlure intérieure du sens :

« On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. »

Le sujet engage affectivement son être dans le monde (dans l’amour, par exemple) avant de découvrir que le monde ne lui répond pas par un engagement semblable. C’est là que surgit ce que Georges Tarabichi nomme, dans ses lectures psychologiques de la littérature, le « choc de la ressemblance perdue » : le sujet investit le monde d’une intensité affective, tandis que celui-ci demeure froid, fermé à toute réciprocité, indifférent.

C’est pourquoi les journaux de Pavese donnent l’impression d’une tentative désespérée pour engendrer de nouveau le sens par les mots. Mais l’écriture elle-même, comme il le suggère en plus d’un lieu, ne fut pas tant un salut qu’une manière de sonder la profondeur du vide. Chez Pavese, la fatigue est, au bout du compte, l’instant où l’homme découvre que le problème ne se tient plus dans le monde, mais dans le fait que le monde s’est entièrement dévoilé à une conscience désormais incapable de se duper elle-même. Aussi peut-on dire que l’ennui est la perte, par l’âme, de sa faculté de poursuivre sa propre illusion.

En conclusion, l’ennui est peut-être le commencement d’un éveil. Quand l’homme se lasse de la répétition, de la consommation, des liens creux, de la chasse à la reconnaissance, c’est que l’âme commence à entrevoir les frontières du monde apparent. Quand il découvre la vacuité de ce qu’il poursuit, quand la vacuité des choses se révèle à lui et que les significations mineures s’épuisent sous ses yeux, l’ennui, dans sa profondeur existentielle, devient un appel à dépasser le moi restreint. Alors se dégage l’inquiétante question de l’être : comment vivre une vie authentique, et non une vie seulement affairée ?

Chez Martin Heidegger, l’ennui se fait annonce d’un éloignement de l’homme hors de son authenticité, et de l’interruption de son devenir. Face à cette puissance qui pèse sur son être, se dresse la faculté de créer, le flux vivant qui combat la répétition morte. Lorsque l’âme lucide effleure les lieux de l’authenticité, elle demeure en éveil sur le seuil de l’existence, dans l’attente de la grâce d’une élévation et de l’étonnement d’une singularité. Elle donne alors forme à sa vie en inventant le noyau de ses possibles, dans une retraite active auprès de soi-même : retraite qui lui accorde une existence toujours recommencée, comme une œuvre authentique qui se refuse à la banalité de l’existence.


Farah Ali
Chercheuse en philosophie et en psychologie
Bahaa Iaali
Écrivain et traducteur libanais

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