« Mais elle est d’un monde où les plus belles choses ont le pire des destins. » -François de Malherbe, Consolation à M. du Périer
Puis-je demander au lecteur de m’excuser pour la noirceur dépouillée des narcotiques de l’espérance qu’il trouvera peut-être dans ces pages ? Je n’ai jamais vu les vérités demander la permission ni se parer avant d’être dites et exposées. Les vérités ne sont pas toujours un flambeau éclatant ; elles réjouissent rarement les âmes et caressent peu les passions. Leur premier devoir est simplement d’être vraies. Si cet article paraît sombre, c’est qu’il se tourne vers un visage de la vie que l’on ose rarement regarder en face, sans détourner les yeux ni recourir à l’esquive.
Il existe une cruauté particulière dévolue à la femme ; une cruauté qui ne procède ni de la seule oppression exercée par la société, ni de la seule cécité de la nature, mais de leur complicité. Elle naît porteuse de la capacité de donner la vie, mais cette capacité même est soumise à une horloge secrète qui poursuit inexorablement son décompte. À mesure qu’elle avance dans la vie, le temps se met à lui murmurer que certaines portes ne se ferment pas parce que leur heure est venue, mais parce qu’elles sont restées trop longtemps ouvertes.
Le paradoxe tient à ce que la société contemporaine, qui demande à la femme de prendre son temps, d’attendre que toutes les conditions soient réunies, est aussi celle qui la condamne lorsqu’elle découvre que le temps, lui, ne l’attendait pas. Elle se retrouve ainsi prise entre deux forces antagonistes qui se disputent son corps et son destin : l’une la pousse à différer, l’autre la flagelle pour ce même report. Pourtant, la tragédie la plus profonde ne réside pas seulement dans le déclin de la fécondité, mais dans la prise de conscience soudaine que la vie n’est pas une réserve inépuisable de possibles.
De là, la question cesse d’être seulement biologique pour devenir existentielle : comment vivre lorsque l’on comprend que la vie n’est pas un fleuve de possibles toujours ouverts, mais un chemin au bord duquel les possibilités se détachent et disparaissent l’une après l’autre ? Et comment une femme peut-elle se regarder elle-même lorsqu’elle découvre que la société contemporaine exige d’elle qu’elle soit libre, tandis que la nature lui rappelle chaque jour que la liberté elle-même porte en elle ses propres limites ?
La femme et le temps biologique : la face tragique de la liberté moderne
« Nous ne sommes joyeux que dans la mesure où notre vie s’étend en cercles sans cesse plus vastes, portée par le flot ascendant de nos élans premiers. » -Herbert Read
La femme d’aujourd’hui vit le temps saturé des discours d’autrui : sur la réussite, sur la maternité, sur le retard, sur le « trop tard », et sur l’accomplissement. Ainsi, le temps cesse d’être un déploiement naturel de la vie pour devenir une voix intérieure qui la surveille du dedans. Elle ne peut donc plus le vivre de manière authentique, en accord avec elle-même.
Sous cet angle, l’angoisse liée à la fertilité n’apparaît pas seulement comme une réalité biologique, mais se révèle aussi comme une représentation psychique complexe : s’y entremêlent l’image du corps telle que le sujet la perçoit, celle que la société lui prescrit, et celle que lui renvoie le regard d’autrui. De cet enchevêtrement naît le sentiment que la liberté elle-même est enserrée dans des limites invisibles, semblables à un appel intérieur tardif qui ne cesse de résonner.
Mais quel savoir, pratique ou non, que nous nous targuons de posséder, est seulement capable de décrire l’autre possible, ce qui aurait pu être ?
Ce savoir en vaut-il la peine ?
C’est pourquoi la démarche psychique consiste ici à défaire cet enchevêtrement, afin que la femme puisse distinguer son désir propre des désirs qui lui ont été prêtés ou imposés de l’extérieur. Une grande part de la souffrance contemporaine, dans ce contexte, ne réside pas dans le temps lui-même, mais dans la confusion des voix qui le traversent. Lorsque ces voix commencent à se distinguer les unes des autres, l’emprise absolue de l’angoisse s’atténue ; il devient alors possible pour le sujet de vivre son temps propre comme un espace de reconfiguration du sens : le sens du corps, celui du choix, et celui du retard lui-même.
La blessure fantasmée : critique de l’assignation du corps à un destin
« La seule pensée vraie est celle qui n’a jamais trouvé d’individu pour la “contenir”. » -Wilfred Bion
La blessure féminine se rejoue à plusieurs étapes : l’écoulement menstruel, la défloration, l’accouchement. Puis, enfin, la ménopause : castration ultime et irrévocable, disparition de la fécondité et de ses signes… retrait de la possibilité maternelle, fermeture de la caverne féconde, peut-être même doute quant à la persistance du lieu même de l’excitation. Quelle identité demeure alors à la femme ?
Oui, il s’agit d’une tragédie liée au devenir du corps autant qu’à l’existence, dont il serait vain d’atténuer la violence par un optimisme à bon marché. Elle ne saurait pour autant être réduite au produit d’une construction culturelle inique. Mais cette conception, malgré la puissance de son ancrage matériel, soulève un problème philosophique fondamental : elle transforme le corps en destin clos et l’expérience féminine en récit d’un manque qui ne cesse de s’accroître. Car cette blessure ne réside pas seulement dans le corps ; elle tient aussi à la manière dont celui-ci est représenté au sein d’un discours social et culturel qui l’investit du sens de la perte et d’un accomplissement toujours déficient, qui rend l’identité captive d’une seule temporalité corporelle et transforme la vie en compte à rebours, au lieu d’y voir une accumulation d’expériences et un renouvellement continu du sens. Dès lors que la femme est définie par sa seule fécondité, chaque changement de son corps apparaît comme un effondrement, comme une blessure qui continue de saigner, plutôt que comme l’une des transformations de l’expérience féminine, prise dans un flux continu d’états qui se fondent les uns dans les autres.
Le temps comme durée et comme horizon de l’être : croisement de Bergson et de Heidegger pour penser l’expérience féminine
« L’existence humaine est un tissu du réel et du possible, tissé sur le métier du temps. » –Martin Heidegger
Pour conclure, on peut convoquer les conceptions du temps chez Henri Bergson et Martin Heidegger afin d’atténuer la rigueur de la réalité biologique. Chez Bergson, le temps se comprend comme une durée intérieure au sein de laquelle la subjectivité se constitue : le passé s’entrelace au présent dans un même flux indivisible, irréductible à une succession mesurable de l’extérieur. Cette conception gagne encore en profondeur lorsqu’on la met en regard de la pensée de Martin Heidegger, chez qui le temps devient l’horizon de l’existence elle-même et une structure constitutive de l’être. L’être humain est, selon Heidegger, jeté dans le monde comme un être orienté vers sa propre fin ; le temps devient dès lors le sens même de son être. Dans cet horizon, l’expérience féminine peut être lue comme un mouvement inscrit dans cette temporalité authentique : elle ne se réduit pas à un simple déroulement biologique soumis à la logique de la maturation et du déclin, mais se déploie comme un mouvement intérieur ouvert, où le désir et la conscience reconfigurent continuellement le sujet, dans une résistance constante à l’idée d’une clôture définitive. Ainsi, au croisement de ces deux pensées, le temps devient un espace au sein duquel le sujet féminin se façonne comme un projet vivant entre le flux de la vie et la révélation des limites ultimes de l’existence.





