The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Ma langue arabe entre John, Michael et Abdel Basset Hamouda

52

Taille du texte
  • Jana Elhassan
    Écriture

    Jana Elhassan

    Une romancière et traductrice libano-américaine
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Révision & Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

Au printemps 2015, alors que je me préparais à quitter le Liban pour m’installer aux États-Unis, je me souviens qu’une de mes amies proches m’a mise en garde : surtout, ne pas tomber amoureuse d’un Arabe une fois à l’étranger. Elle justifiait cet avertissement par les nombreuses déceptions que lui avaient causées les hommes orientaux. Elle m’a lancé : « Ne pars pas en Amérique pour tomber amoureuse d’un Arabe. Tombe amoureuse d’un John, d’un Michael ou de je ne sais qui », puis elle s’est mise à énumérer toute une série de prénoms étrangers. Nous nous sommes alors mises à imaginer que, exactement comme dans les films étrangers, j’allais rencontrer ce John ou ce Michael dans la buanderie commune de l’immeuble où j’allais habiter, que nous engagerions la conversation et qu’une histoire d’amour passionnée naîtrait entre nous. Elle m’a ensuite raconté l’histoire d’une de ses amies installée au Canada, qui avait épousé un étranger avant de divorcer quelques années plus tard pour se remarier avec un Arabe, la barrière de la langue ayant fini par les séparer. Puis elle s’est mise à pester contre la langue, tandis que j’éclatais de rire devant l’étrangeté du sujet sur lequel elle avait choisi d’insister à la veille de mon départ. Je n’y ai accordé aucune importance. Je pensais que l’anglais, que je maîtrisais, ne constituerait pas un obstacle, d’autant qu’à l’époque je travaillais dans un journal anglophone au Liban.

Plus de dix ans se sont écoulés depuis mon émigration, ou peut-être devrais-je parler d’exil. Au cours de ces années, ma relation à la langue s’est révélée à moi dans une multitude de situations, trop nombreuses pour tenir toutes dans cet article. Quoi qu’il en soit, mon départ a complètement bouleversé mes goûts musicaux. Je me suis mise à chercher toutes sortes de chansons arabes, notamment ce que l’on appelle les mahraganat égyptiens. Chaque fois que j’éprouvais le besoin de retrouver un sentiment de familiarité, je me tournais vers les chansons d’Abdel Basset Hamouda, d’Ahmed Adaweya et d’autres artistes. Et chaque fois que je me retrouvais en compagnie de John ou de Michael, mon esprit revenait à l’arabe, comme à la recherche de quelque chose de familier. J’ai commencé à comprendre que la langue appartient aux strates profondes qui nous constituent. Elle ressemble à des racines que nous connaissons et qui nous connaissent, des racines sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour retrouver notre chemin.

La langue des rêves

La femme de mon oncle maternel, installée aux États-Unis depuis de longues années, m’a dit qu’elle jurait toujours en arabe quand elle se mettait en colère, parce que les jurons avaient pour elle davantage de force dans cette langue et lui donnaient le sentiment d’avoir pleinement exprimé ce qu’elle ressentait. Ma fille, qui parle anglais avec un accent américain, me dit que ses amies lui ont fait remarquer que, lorsqu’elle s’adresse à moi, elle parle anglais avec un accent libanais. Je me suis observée pendant quelque temps et j’ai remarqué que mon accent changeait selon que je parlais à ma famille dans le nord du Liban ou à mes amies de Beyrouth.

Un ami américain m’a demandé récemment : « Dans quelle langue rêves-tu ? » Je lui ai répondu que je me souvenais rarement de mes rêves, mais que je rêvais le plus souvent en arabe. J’ai fouillé ma mémoire à la recherche d’un rêve dans lequel j’aurais parlé anglais, mais, à vrai dire, aucun ne me revient. Il m’a aussi demandé dans quelle langue je pensais, et là non plus je n’ai pas trouvé de réponse. Il y a encore quelques années, ma réponse aurait sans doute été simple : en arabe. Aujourd’hui, pourtant, j’ai souvent l’impression d’être un récipient où tout se mêle dans le plus grand désordre. Si je me considère comme une souris de laboratoire dans ce vaste champ linguistique, mes propres observations m’amènent à constater que, après une longue journée passée au contact de l’anglais, je pars à la recherche de l’arabe. Je cherche des émissions télévisées dans ma langue maternelle. Comme me le dit mon ami arabe, lui aussi immigré : « À la fin de la journée, j’ai besoin de parler à quelqu’un en arabe. L’anglais m’épuise. »

La langue m’apparaît, dans ce cadre, comme une forme d’identité, tel un géant dressé face à un autre : un moi face à un autre moi. Le premier s’est formé dans la langue avec laquelle nous avons grandi, celle de l’enfance, des premiers mots, des jeux, du premier amour, de l’école et de tout ce qui s’ensuit. L’autre est né de la langue que nous avons acquise et dans laquelle nous nous sommes réinventés pour trouver notre place dans ce monde.

La langue et le pouvoir

Je pense à ces gens qui changent de prénom lorsqu’ils obtiennent la nationalité américaine, devenant du jour au lendemain Matthew au lieu de Mohammed, Dan au lieu de Hassan, ou Alex au lieu d’Ahmed. Je me souviens avoir été surprise, un jour, de voir une femme que je connaissais abandonner Zeina pour devenir Scarlett dès qu’elle eut obtenu la nationalité américaine. Est-ce leur prénom qui leur pèse, ou l’identité qu’il porte avec lui ? Je ne sais pas ce qu’ils ont enduré à cause de leur prénom dans un monde où les Arabes semblent être considérés comme des citoyens de seconde zone. Peut-être finissent-ils aussi par intérioriser ce sentiment d’infériorité, au point de vouloir changer en même temps que leur nom. Je ne sais pas.

La langue est aussi un espace où se construit le soi, autant qu’un instrument de pouvoir. Beaucoup de peuples menacés de disparition voient leur langue promise au même sort. La langue cesse alors d’être une simple suite de sons articulés pour devenir tout un tissu culturel et intellectuel, composé de rites, de coutumes, de traditions et de symboles propres à une communauté. Si beaucoup cherchent à préserver cette identité première, d’autres éprouvent parfois le désir de s’en délester, simplement parce qu’ils sont fatigués.

Le récit du monde

Si je raconte toutes ces histoires, c’est à cause d’un désir auquel je pense souvent ces derniers temps : essayer d’écrire un roman en anglais. Je sais que je passe sans cesse d’une langue à l’autre, dans la lecture, l’écriture et la vie quotidienne, avec les personnes qui m’entourent comme dans mon travail. Il m’arrive de mêler l’anglais et l’arabe au sein d’une même phrase, et de me reconnaître dans cet espace hybride.

Mais je me demande d’où vient ce désir d’écrire en anglais. Pour être tout à fait sincère, il naît de mon envie de dépasser les limites d’un espace géographique restreint, un élargissement que les traductions anglaises de mes livres écrits en arabe ne m’offrent pas pleinement. Je veux sentir que je dépasse les frontières d’un petit territoire, parce que je crois que toutes les histoires humaines se ressemblent. Les circonstances et les récits diffèrent, mais ce qui nous relie reste immense. Peut-être qu’en écrivant dans cette langue, l’autre percevra à quel point nous nous ressemblons. Est-ce que, moi aussi, je souffre d’un complexe d’infériorité et cherche à écrire en anglais pour fuir mon moi arabe ? Je me pose la question, puis je réponds que non, parce que je crois bien connaître ce moi-là. Peut-être ce désir vient-il, en réalité, d’une volonté de reprendre possession d’une voix qui m’a été confisquée. Ce que j’ai découvert après avoir quitté mon pays natal, c’est que nous vivons la langue autant que nous la parlons, et qu’elle dépasse la simple parole d’un peuple pour devenir sa voix. Dois-je donc vraiment emprunter une autre langue pour raconter mon histoire ?

Je sens aussi que celui dont la langue porte le plus loin dans le monde détient également le récit le plus vaste. Nos livres écrits en arabe restent parfois en marge et circulent bien moins largement que, par exemple, les livres traduits de l’anglais. Et moi, je veux avoir une voix, et donc une influence, une influence importante. C’est peut-être de là que me vient ce désir. D’un autre côté, je me demande si je suis plus libre lorsque j’écris en anglais, si je parviens à m’exprimer avec moins d’autocensure et moins de peur. Je ne sais pas. Je sais que lorsque je parle arabe, je me sens proche de moi-même. Mais quand je reviens à cette autre langue qui ne me connaît pas comme ma langue maternelle, j’ai l’impression de pouvoir davantage me livrer et me détacher de mon moi premier. Et là encore, je ne sais pas lequel des deux moi m’apaise le plus : celui avec lequel je suis née ou celui que j’ai construit. Qui est le plus proche de mon cœur : John et Michael, ou Hassan Shakoush ?