The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

MA MAISON DE GUERRE

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  • Seyhmus Dagtekin
    Écriture

    Seyhmus Dagtekin

    Poète et romancier kurdo-français
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

OÙ LE FEU S’AFFRANCHIT DES NOMS

Personne ne me répond, tu le sais

Je ne pousse dans la tête de personne, tu le sais aussi

Je ne peux même pas être fraîcheur dans le feu qui brûle chacun, tu le sais

Ce que je dis de ma colline me déformera un peu sur ta colline, tu le sais aussi

Ce que je lance de ma colline t’enfermera dans ta colline, je le sais

Nos cris montent à mesure que nous nous ignorons, nous le savons aussi

Le savoir ne nous est d’aucun secours

Nous le savons

/

Sans qu’on ne comprenne sur quel fil mener le reste de notre parole

Je regarde avec mes yeux qui ne voient rien ce qui me fait face et ne me voit pas

Je regarde ce qui me perd dans les bruits

Je creuse l’œil

pour le remplir

de ce qui manque à ma vue

pour devenir tronc, devenir pierre

et que la mouche me contourne 

de la même manière qu’elle contourne le tronc et la pierre

qu’elle se pose sur moi de la même manière

pour que tu puisses vivre dans l’intimité de la mouche

un peu parole, un peu soif

dans l’éloge des courbes et de l’eau qui les égrènent

Je sais que la fourmi est de la même couleur que la terre que j’avale

même si j’ai pu me remplir la panse de fraises sauvages

de pousses de sapins 

renifler quelques restes

apercevoir les cimes de quelques arbres 

à l’écart des fanions et des yeux

mais la mouche sait que l’araignée la guette

que ses pattes sont prises

elle sait que ses ailes peuvent l’enfermer

ils savent que leur course peut s’achever dans ma bouche

chacun s’abat alors sur moi avec ses armes

chacun veut m’éloigner de mes armes

pour que ma vie 

puisse

prolonger 

la leur

Dès que jacques ôtait ses dents, on voyait la vieille carnassière édentée qu’était devenue sa terre, mendiant à toute vache sa bouse avant qu’elle ne disparaisse dans la grande carrière

Tu ne tueras pas m’a-t-il dit

Tu enterreras ce que tu as tué dans le plat de tes pieds m’a-t-il dit

Tu coifferas une colline avec tes restes m’a-t-il dit

Pour qu’ils nourrissent la terre de tes descendants

Et tout fut écrit sur tes flancs

Pour qu’ils forment la chaîne de nos servitudes

Loin de toute abondance que tu aurais pu être

Le sommet de ton crâne

La somme de mes mots

Comme autant de chaînes

Je ferme les yeux

Et c’est pour ne plus les ouvrir

Mais je ne le sais pas

Quand je le sais, les tiens sont déjà fermés

Je n’ai plus à traverser

Aucun miroir

Un par un, j’arrache tes doigts, je brûle tes cheveux

Une par une, je pique tes peaux, j’éteins tes pupilles

Mais tu persistes

Dans ce qui continue de se dire en moi

Comme pour dire

Chacun est le dépositaire de sa vie

Je suis

Ce qui reste

De la mort de chacun

Encore une fois, tu as dis nuage

Et une chair toute nouvelle s’est mise à voleter

Au-dessus de tes mots

Sans que rien ne soit nouveau en toi

Sans que rien ne se renouvelle

Et la chair, alourdie de tes mots

S’est mise à tomber

Comme des flocons sur ta page

Flocons de neige. Flocons de rage

Et ce fut 

La désespérance du mot

Bientôt, mon père n’entendra plus

Bientôt, il ne sera plus ce que j’ai entendu de lui

Bientôt, j’aurai fini d’entendre ce qu’il fut

Pour devenir

Un devenir suspendu

Mais que ferai-je des bouches, des nez que je remplis de mots

Sans savoir comment me dépêtrer

Avec ce goût qui reste des langues

Ça, c’est rien

Ça, c’est une cerise sur la tête de ce vaurien

Ça, je ne le dirai pas. Je ne le toucherai pas

Avant, je sortais d’une mine

Et la mine était contente

Je pouvais me faire très pointu

Et ce que j’écrivais sur une gomme

Je pouvais l’effacer d’une autre

Je pouvais disposer les mots en forme d’escalier 

pour toucher la neige qui était sur ta tête

je n’avais besoin de le dire à personne

même pas au W qui mettait un point d’honneur 

à ne pas se laisser écrire 

mais je lui trouvais tant de formes que ça lui donnait le tournis

j’oubliais exprès le point du I pour m’y percher 

et guetter ceux qui passaient aux alentours

quitte à ne rien apprendre

de ce que tu seras après

mais peu importe, je continuerai 

pour que chaque mot puisse se voir

dans le miroir

qui est de l’autre côté

même si je ne suis jamais sûr

que le miroir ne devienne

piège

et ne nous enferme

de chaque côté

Je m’attarde dans les couleurs

Dans les cordes qui dessineraient des mots

Mots qui suivraient seins et cadavres

Que tu laisses accompagner la paresse du dormeur

Qui ne sait s’il faut choisir le rêve ou le cauchemar

Ça ne se sait pas

Ça ne se sépare pas de ce qui sait

De ce qui se tait

De ce qui persiste dans le taire

De ce qui disparaît dans le dire

De ce rêve qui ne se fait pas

Qui ne saurait se faire

Tandis que le feu aussi se nourrit de ce qu’il touche

Tu ne pourras même pas recommencer le cours de cette feuille dans les failles de cette bête

Même pas remonter le fil de cette toile jusqu’au trou de l’araignée qui ne cesse de la pondre

Tu ne pourras même pas chausser les ailes de cette mouche et te poser dans la famine de l’araignée pour goûter à d’autres entrailles

Tu ne pourras même pas sortir de tes possibles pour voir l’étendue des impossibilités

Même pas sortir de ta tête pour aller jusqu’au fond de ce creux et voir si dans chaque con ne sommeille une divinité

/

Une araignée passe voir si je suis en vie

Elle détache une fourmi de mon corps

J’effrite une de mes extrémités et les ensevelis

pour qu’aucune route ne se dégage 

de leurs pas à mes jours

Une racine se mêle à mes cheveux

pour nourrir je ne sais quel volatile

qui passe au-dessus de ma demeure

J’attrape le premier à ma portée et le déplume

Pour couper court à toute circulation entre ma tête et l’extérieur

Le temps que toute bouche trouve une pensée

Qui la bouclera

Pour finir

Avec toute panse

Que trouvera ma main si elle montait

Pisse chaude ou source fraîche

Monts qu’on déboise ou

Ventres qu’on reboise

Sans jamais savoir de quels gouffres nous sommes le départ 

Elle est belle la montagne comme une rebelle qui va se faire dévorer par le feu

Elle est rebelle la montagne comme une belle voulant se défaire de l’étreinte qui voudrait la dévorer

Elle est belle la montagne comme une rebelle qu’on dénude de sa chair

Elle est rebelle la montagne comme une belle qui chancelle avant de tomber sous le feu des sentinelles

Une pomme qu’on croquera

Jusqu’au trognon de sa mort

Je tente de me convaincre que nous allons vers l’ouest alors que mes impressions me mènent vers l’est. Je tente d’imaginer le soleil couchant devant moi alors qu’il reste obstinément en arrière. De mettre le sud au nord alors que le nord persiste à être le sud. Je tente d’imaginer une immersion paisible dans la grande eau alors que nous courons nous aplanir contre les falaises du grand mont. Et nous nous chargeons dans notre traversée. De pieds de vaches, de danses de chèvres, de chevelures blondes, de tempes grisées. Dans l’espoir de l’aplanir si c’est le grand mont, de l’assécher si c’est la grande eau pour que nul ne sache de quoi sera fait son avenir

Je suis resté avec ce même tonneau accroché au cou

Depuis que je cherche un cordon à couper

Je ne trouve plus que de cordes à mon cou

Qui me relie à je ne sais quels restes

Mais regarde, tu poses une question à la dame

Elle enlève ses oreilles pour te répondre

elle les remet

elle est gentille avec toi

elle tourne les pages sans faire de bruit

elle écoute sa tête sans bruit

elle sépare ses cheveux des tiens, sans bruit

elle bourre sa tête de sons et de cris sans bruit

elle éloigne sa tête de ton haleine sans bruit

elle pose ses doigts sur ton silence, sans bruit

tu la laisses disparaître

sans avoir compris ses bruits

/

Mais comment faire pour qu’une main touche la mienne

Avec passion

Avant que ne disparaisse de l’horizon

Ce petit nuage