OÙ LE FEU S’AFFRANCHIT DES NOMS
Personne ne me répond, tu le sais
Je ne pousse dans la tête de personne, tu le sais aussi
Je ne peux même pas être fraîcheur dans le feu qui brûle chacun, tu le sais
Ce que je dis de ma colline me déformera un peu sur ta colline, tu le sais aussi
Ce que je lance de ma colline t’enfermera dans ta colline, je le sais
Nos cris montent à mesure que nous nous ignorons, nous le savons aussi
Le savoir ne nous est d’aucun secours
Nous le savons
/
Sans qu’on ne comprenne sur quel fil mener le reste de notre parole
Je regarde avec mes yeux qui ne voient rien ce qui me fait face et ne me voit pas
Je regarde ce qui me perd dans les bruits
Je creuse l’œil
pour le remplir
de ce qui manque à ma vue
pour devenir tronc, devenir pierre
et que la mouche me contourne
de la même manière qu’elle contourne le tronc et la pierre
qu’elle se pose sur moi de la même manière
pour que tu puisses vivre dans l’intimité de la mouche
un peu parole, un peu soif
dans l’éloge des courbes et de l’eau qui les égrènent
Je sais que la fourmi est de la même couleur que la terre que j’avale
même si j’ai pu me remplir la panse de fraises sauvages
de pousses de sapins
renifler quelques restes
apercevoir les cimes de quelques arbres
à l’écart des fanions et des yeux
mais la mouche sait que l’araignée la guette
que ses pattes sont prises
elle sait que ses ailes peuvent l’enfermer
ils savent que leur course peut s’achever dans ma bouche
chacun s’abat alors sur moi avec ses armes
chacun veut m’éloigner de mes armes
pour que ma vie
puisse
prolonger
la leur
Dès que jacques ôtait ses dents, on voyait la vieille carnassière édentée qu’était devenue sa terre, mendiant à toute vache sa bouse avant qu’elle ne disparaisse dans la grande carrière
Tu ne tueras pas m’a-t-il dit
Tu enterreras ce que tu as tué dans le plat de tes pieds m’a-t-il dit
Tu coifferas une colline avec tes restes m’a-t-il dit
Pour qu’ils nourrissent la terre de tes descendants
Et tout fut écrit sur tes flancs
Pour qu’ils forment la chaîne de nos servitudes
Loin de toute abondance que tu aurais pu être
Le sommet de ton crâne
La somme de mes mots
Comme autant de chaînes
Je ferme les yeux
Et c’est pour ne plus les ouvrir
Mais je ne le sais pas
Quand je le sais, les tiens sont déjà fermés
Je n’ai plus à traverser
Aucun miroir
Un par un, j’arrache tes doigts, je brûle tes cheveux
Une par une, je pique tes peaux, j’éteins tes pupilles
Mais tu persistes
Dans ce qui continue de se dire en moi
Comme pour dire
Chacun est le dépositaire de sa vie
Je suis
Ce qui reste
De la mort de chacun
Encore une fois, tu as dis nuage
Et une chair toute nouvelle s’est mise à voleter
Au-dessus de tes mots
Sans que rien ne soit nouveau en toi
Sans que rien ne se renouvelle
Et la chair, alourdie de tes mots
S’est mise à tomber
Comme des flocons sur ta page
Flocons de neige. Flocons de rage
Et ce fut
La désespérance du mot
Bientôt, mon père n’entendra plus
Bientôt, il ne sera plus ce que j’ai entendu de lui
Bientôt, j’aurai fini d’entendre ce qu’il fut
Pour devenir
Un devenir suspendu
Mais que ferai-je des bouches, des nez que je remplis de mots
Sans savoir comment me dépêtrer
Avec ce goût qui reste des langues
Ça, c’est rien
Ça, c’est une cerise sur la tête de ce vaurien
Ça, je ne le dirai pas. Je ne le toucherai pas
Avant, je sortais d’une mine
Et la mine était contente
Je pouvais me faire très pointu
Et ce que j’écrivais sur une gomme
Je pouvais l’effacer d’une autre
Je pouvais disposer les mots en forme d’escalier
pour toucher la neige qui était sur ta tête
je n’avais besoin de le dire à personne
même pas au W qui mettait un point d’honneur
à ne pas se laisser écrire
mais je lui trouvais tant de formes que ça lui donnait le tournis
j’oubliais exprès le point du I pour m’y percher
et guetter ceux qui passaient aux alentours
quitte à ne rien apprendre
de ce que tu seras après
mais peu importe, je continuerai
pour que chaque mot puisse se voir
dans le miroir
qui est de l’autre côté
même si je ne suis jamais sûr
que le miroir ne devienne
piège
et ne nous enferme
de chaque côté
Je m’attarde dans les couleurs
Dans les cordes qui dessineraient des mots
Mots qui suivraient seins et cadavres
Que tu laisses accompagner la paresse du dormeur
Qui ne sait s’il faut choisir le rêve ou le cauchemar
Ça ne se sait pas
Ça ne se sépare pas de ce qui sait
De ce qui se tait
De ce qui persiste dans le taire
De ce qui disparaît dans le dire
De ce rêve qui ne se fait pas
Qui ne saurait se faire
Tandis que le feu aussi se nourrit de ce qu’il touche
Tu ne pourras même pas recommencer le cours de cette feuille dans les failles de cette bête
Même pas remonter le fil de cette toile jusqu’au trou de l’araignée qui ne cesse de la pondre
Tu ne pourras même pas chausser les ailes de cette mouche et te poser dans la famine de l’araignée pour goûter à d’autres entrailles
Tu ne pourras même pas sortir de tes possibles pour voir l’étendue des impossibilités
Même pas sortir de ta tête pour aller jusqu’au fond de ce creux et voir si dans chaque con ne sommeille une divinité
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Une araignée passe voir si je suis en vie
Elle détache une fourmi de mon corps
J’effrite une de mes extrémités et les ensevelis
pour qu’aucune route ne se dégage
de leurs pas à mes jours
Une racine se mêle à mes cheveux
pour nourrir je ne sais quel volatile
qui passe au-dessus de ma demeure
J’attrape le premier à ma portée et le déplume
Pour couper court à toute circulation entre ma tête et l’extérieur
Le temps que toute bouche trouve une pensée
Qui la bouclera
Pour finir
Avec toute panse
Que trouvera ma main si elle montait
Pisse chaude ou source fraîche
Monts qu’on déboise ou
Ventres qu’on reboise
Sans jamais savoir de quels gouffres nous sommes le départ
Elle est belle la montagne comme une rebelle qui va se faire dévorer par le feu
Elle est rebelle la montagne comme une belle voulant se défaire de l’étreinte qui voudrait la dévorer
Elle est belle la montagne comme une rebelle qu’on dénude de sa chair
Elle est rebelle la montagne comme une belle qui chancelle avant de tomber sous le feu des sentinelles
Une pomme qu’on croquera
Jusqu’au trognon de sa mort
Je tente de me convaincre que nous allons vers l’ouest alors que mes impressions me mènent vers l’est. Je tente d’imaginer le soleil couchant devant moi alors qu’il reste obstinément en arrière. De mettre le sud au nord alors que le nord persiste à être le sud. Je tente d’imaginer une immersion paisible dans la grande eau alors que nous courons nous aplanir contre les falaises du grand mont. Et nous nous chargeons dans notre traversée. De pieds de vaches, de danses de chèvres, de chevelures blondes, de tempes grisées. Dans l’espoir de l’aplanir si c’est le grand mont, de l’assécher si c’est la grande eau pour que nul ne sache de quoi sera fait son avenir
Je suis resté avec ce même tonneau accroché au cou
Depuis que je cherche un cordon à couper
Je ne trouve plus que de cordes à mon cou
Qui me relie à je ne sais quels restes
Mais regarde, tu poses une question à la dame
Elle enlève ses oreilles pour te répondre
elle les remet
elle est gentille avec toi
elle tourne les pages sans faire de bruit
elle écoute sa tête sans bruit
elle sépare ses cheveux des tiens, sans bruit
elle bourre sa tête de sons et de cris sans bruit
elle éloigne sa tête de ton haleine sans bruit
elle pose ses doigts sur ton silence, sans bruit
tu la laisses disparaître
sans avoir compris ses bruits
/
Mais comment faire pour qu’une main touche la mienne
Avec passion
Avant que ne disparaisse de l’horizon
Ce petit nuage




