The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Fausse alarme

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  • Chaimaa Qawiyyoun
    Écriture

    Chaimaa Qawiyyoun

    Écrivaine et nouvelliste marocaine
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

6 h 00

La sonnerie du téléphone retentit. Nadia se réveilla dans un geste presque mécanique, accomplissant une à une les étapes familières de son matin avant de partir au travail. Elle se dirigea vers la salle de bain, se lava le visage puis fit ses ablutions. Dans la chambre, elle enfila sa tenue de prière pour accomplir deux rakats, puis se changea. Le choix se fit vite devant le tiroir à vêtements : un jean bleu et une chemise à manches courtes rayée de blanc et de noir suffisaient. Après tout, c’était encore une journée de travail ordinaire ; la simplicité faisait l’affaire. Elle ne prenait généralement son petit-déjeuner qu’en arrivant au bureau ; elle se contenta donc de cinq dattes et d’une bouteille d’eau, qu’elle glissa dans son sac à main avant de sortir.

7 h 00

C’était l’une des rares fois où elle arrivait avant le départ du train. D’habitude, elle arrivait en retard et se mettait à courir pour réussir à monter à bord. Tous ceux qui se tenaient près de la voie attendaient, comme elle, le train de 7 h 15. Des visages lui étaient devenus familiers : certes, elle ne connaissait pas leurs noms, mais elle avait l’habitude de les voir chaque jour dans le même train, en direction de la gare de Casablanca-Port. La plupart étaient de jeunes travailleurs qui se rendaient dans la grande ville, à cinquante minutes de sa propre ville. Ils devaient tous prendre le même train ; on les retrouvait donc chaque jour à la même heure, au même endroit, avec les mêmes traits, ou presque : ceux de la routine, de la répétition et de la fatigue des jours.

7 h 25

Comme à son habitude, le train accusa dix minutes de retard. À peine s’immobilisa-t-il enfin que les voyageurs se bousculèrent devant les portes pour s’assurer un siège, se ruant vers les places libres comme des chats vers une nourriture déposée à même le sol. Elle resta à l’écart de cette course. Elle observa la scène derrière le mouvement compact des corps jusqu’à ce que la plupart soient montés. Puis elle monta à son tour et resta debout près de la porte d’un compartiment, après avoir balayé l’espace du regard sans apercevoir le moindre siège libre.

7 h 50

Le train s’arrêta à la gare de Berrechid-Ville, et de nouveaux voyageurs montèrent à bord. Ils différaient par l’âge et l’apparence, mais une même destination les réunissait : la grande ville, moteur du capital national et berceau de l’économie du pays.

Tous les espaces se remplirent ; il ne restait même plus de place pour se tenir debout. Le wagon était bondé à craquer, et les passagers s’en irritaient ouvertement. Nadia resta à sa place, debout, l’épaule appuyée contre la porte qui séparait deux wagons. Elle songea qu’il ne restait plus que vingt minutes avant d’arriver à destination : un peu de patience suffirait donc. Elle leva les yeux vers les panneaux fixés près du plafond du compartiment, s’occupant l’esprit à les lire. Celui qui représentait une valise et des enfants, avec la mention « Ne nous oubliez pas en descendant », l’amusa. Elle se demanda : quel idiot pourrait oublier ses enfants dans un train ?

À côté d’elle se trouvait le panneau « Défense de fumer à bord du train ». Et pourtant, deux jeunes hommes se tenaient près de la porte en fumant leurs cigarettes, indifférents à l’inscription rouge. Un autre panneau attira son attention, près de la poignée d’alarme : « Signal d’alarme : à n’utiliser qu’en cas de danger. Tout abus est passible de sanction. » Et de nouveau, une question lui vint : quel genre de danger pouvait bien exiger l’arrêt d’un train plein à craquer ?

7 h 55

Tandis qu’elle se laissait porter par ses réflexions et ses questions, cherchant à occuper le temps qui restait avant d’arriver à son lieu de travail, elle sentit quelque chose la toucher par-derrière. Un trouble la saisit. Elle tenta de réajuster sa posture, mais la foule trop dense l’en empêcha. La main du harceleur se glissa contre son corps, et elle se figea comme une statue, incapable de savoir que faire. Elle comprit immédiatement que la personne collée contre elle donnait libre cours à sa main.

Devait-elle se retourner et le gifler ? Crier ? Se déplacer autrement ?

L’espace suffisait à peine au passage d’une fourmi. Pourtant, elle tenta de se décaler légèrement, dans l’espoir qu’un sursaut de honte lui ferait retirer sa main. Mais chaque fois qu’elle bougeait, il se penchait davantage sur elle. Un vertige la prit, ses doigts se glacèrent, ses genoux se vidèrent de toute sensation. Respirer devint difficile ; l’air qu’elle aspirait lui semblait lourd, chargé d’une odeur nauséabonde. Elle se figea sur place, tandis que l’homme derrière elle continuait d’envahir son corps de sa main, remontant vers sa poitrine. Et comme un mal sournois se propage dans un corps arrivé à son stade terminal, sa main envahit tout son corps, et elle resta là, livrée à lui comme une proie à son dévoreur.

Il lui sembla que le train se remplissait davantage encore, bien qu’il n’eût marqué aucun arrêt. L’espace se rétrécissait à chaque instant, et elle avait l’impression d’être enfermée dans un coin obscur, seule face à une main immense qui violait l’intimité de son corps. Ses dents s’entrechoquèrent ; sa langue demeura prisonnière, incapable de prendre sa défense, comme si elle l’avait avalée. Aucun mot ne sortit. Elle était une statue, muette, immobile. Personne dans sa vie ne l’avait préparée à une telle situation.

8 h 00

Les minutes passèrent comme des heures. Un passager se leva pour se rendre aux toilettes, et les gens debout tentèrent de lui frayer un passage. Le harceleur s’éloigna alors légèrement d’elle. Elle leva la tête pour tenter de voir son visage, mais son regard n’accrocha qu’une silhouette qui lui parut imposante et grande, coiffée d’une casquette et portant un masque médical sur la bouche. « Comme un chien enragé », pensa-t-elle.

Elle leva la tête un peu plus et aperçut le panneau d’alarme. L’idée de tirer la poignée lui traversa l’esprit. N’était-elle pas, à cet instant même, en danger ? Qui la protégerait de cette menace ? Qui arrêterait la main du harceleur alors que son courage l’avait trahie et que son propre corps lui échappait ? Devait-elle avertir l’un des passagers, dans l’espoir qu’il lui rende justice ? Et si personne ne la croyait ?

La question « et si ? » revenait sans cesse dans son esprit. Et si elle avait choisi une autre spécialité que celle qu’elle avait étudiée ? À quoi aurait ressemblé sa vie ? Et si elle avait décidé de créer sa propre entreprise plutôt que de travailler pour une société privée ? Et si elle s’était réveillée en retard ce matin-là ? Serait-elle à bord de ce train en ce moment ? Et si elle tirait la poignée d’alarme ? Serait-ce enfreindre la loi ? Et quelle loi la protégerait, elle, dont l’intimité du corps était en train d’être violée ? Devait-elle actionner l’alarme et voir ce qui se passerait ? Et si on l’arrêtait pour avoir perturbé les voyageurs et les avoir mis en retard dans leurs affaires ? Un tel chef d’accusation existait-il seulement ? Et s’il existait ?

Là, son imagination l’emporta ailleurs. Elle se vit dans une salle à l’éclairage tamisé, au milieu de laquelle se dressait un bureau surmonté d’une lampe suspendue au plafond. Elle était assise sur une chaise près du bureau ; devant elle, un enquêteur fumait à grandes bouffées, tandis qu’un autre se tenait derrière elle et enchaînait les questions, sans attendre de réponse :

  • Pourquoi avez-vous arrêté le train ?
  • Un danger ? Vous vous êtes sentie en danger ?
  • Qu’est-ce qui allait vous arriver ?
  • Vous alliez mourir ?
  • Une crise cardiaque ? Quelqu’un vous a menacée avec une arme ?
  • Quelqu’un vous a volé quelque chose ?
  • Vous avez vu un terroriste ? Un djinn ?
  • Vous mesurez la gravité de ce que vous avez fait ?
  • Vous avez pensé aux intérêts des gens ? Aux malades, à ceux qui étaient en retard à leur rendez-vous ?
  • Quel égoïsme !

8 h 10

Tel un serpent qui rampe dans le sable du désert, le train entra en gare de L’Oasis. Plusieurs passagers descendirent, et la foule se desserra légèrement. Avant de descendre, le harceleur se retourna vers elle, planta dans ses yeux un regard provocateur, lui fit un clin d’œil, puis sortit du compartiment.

Elle resta pétrifiée près de la porte du wagon, comme si l’idée d’actionner la poignée d’alarme avait perdu tout pouvoir de sauver quoi que ce soit. Elle peinait à croire à une telle bassesse. Des larmes salées lui montèrent aux yeux, puis coulèrent, larmes de faiblesse et d’impuissance. Une boule dure comme un caillou se logea dans sa gorge, au point d’entraver jusqu’au passage de sa salive. Un sentiment d’accablement l’envahit, et elle resta démunie, sans savoir que faire.

8 h 20

Deux arrêts plus tard, le train arriva à la gare de Casablanca-Port. Elle traîna les pieds lourdement, la tête baissée, comme une vaincue au sortir d’un combat de lutte libre. Pourtant, elle n’avait pas choisi d’entrer dans l’arène, ni voulu lutter contre quoi que ce soit, ni contre qui que ce soit. Tout ce qu’elle avait voulu, c’était un espace où tenir debout le temps d’arriver à sa gare, pour entamer une nouvelle journée de sa vie ; une journée qui aurait dû ressembler à toutes les autres, ordinaires, répétées, sans surprise.

Au moment de descendre, son regard fut happé par un panneau accroché de l’autre côté de la porte du compartiment. Elle le lut, tressaillit, et sentit sa poitrine se serrer jusqu’à l’étouffement :

« La poignée d’alarme de cette wagon est hors service. »