The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

Le foyer familial sous tension et la création

15

  • Iqbal Obeid
    Écriture

    Iqbal Obeid

    Écrivaine et traductrice du Koweït, spécialisée dans le domaine de la traduction et de l'édition
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Révision & Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

La famille n’est pas simplement un arrière-plan social de l’être humain ; elle est la structure première au sein de laquelle se forment sa conscience, son savoir, son imagination et son organisation psychique. Tout changement dans cette structure laisse des traces durables : il peut être source de croissance et d’enrichissement, blessure féconde, ou les deux à la fois.

Sur le plan psychologique, la famille est le lieu où l’être humain apprend à aimer, à craindre, à s’exprimer ou à se taire sur lui-même. La manière dont l’enfant est accueilli (est-il écouté ou interrompu, sa curiosité est-elle encouragée ou punie, lui permet-on de se tromper ou lui en fait-on honte) devient plus tard un modèle intérieur qui l’accompagne dans sa pensée, sa création et ses relations. C’est pourquoi tant de créateurs ont grandi soit dans des environnements qui stimulaient le questionnement, la lecture et l’imaginaire, soit dans des milieux étouffants qui les ont poussés à créer un autre monde par l’écriture ou la pensée. Dans les deux cas, la famille a façonné le parcours.

Sur le plan intellectuel, la famille façonne très tôt le rapport de l’être humain au langage et au sens. Un foyer qui valorise le débat et accueille le désaccord produit un esprit habité par la confiance dans les questions, tandis qu’un foyer fondé sur l’obéissance silencieuse peut engendrer un esprit craintif, qui se transforme néanmoins parfois en esprit critique et rebelle. C’est là qu’apparaît ce qu’on pourrait appeler une mutation qualitative : la famille ne détermine pas le résultat final, mais elle fixe le point de départ, et c’est l’écart par rapport à ce point, que ce soit dans la continuité ou dans la résistance, qui forge plus tard la richesse intellectuelle.

Sur le plan créatif, le lien est si étroit qu’il devient difficile de le dénouer. La création est souvent une réponse à un vide affectif, une tentative de réparer une faille dans la communication, ou un effort pour construire une identité indépendante de la famille sans pour autant la nier. Beaucoup d’écrivains et de philosophes n’ont pas créé parce qu’ils avaient vécu une enfance idéale, mais parce qu’ils avaient traversé une tension précoce qui les avait rendus plus sensibles au monde et plus nécessiteux de parole. Ici, la famille ne « donne » pas directement la création, mais elle en crée la condition psychologique.

Cela constitue-t-il un changement ? 

Oui, mais ce n’est pas un changement simple ni linéaire. La famille ne plante pas une idée précise que l’on retrouverait ensuite dans un livre ou une philosophie ; elle façonne la structure même par laquelle l’être reçoit le monde : comment l’être humain comprend la douleur, comment il affronte l’échec, comment il habite la solitude, et comment il confère un sens à son expérience. C’est cette structure qui fait d’un individu un simple lecteur de passage, et d’un autre un penseur profond ou un écrivain incapable de cesser d’écrire.

Le plus important est que l’influence de la famille n’est pas un destin fermé. Certains se développent intellectuellement parce que la famille les a soutenus, d’autres parce qu’ils ont dû la dépasser. Dans les deux cas, la famille a été le point de bascule. Le véritable changement ne réside pas dans le fait que la famille ait été bonne ou mauvaise, mais dans la façon dont l’individu se rapporte à l’empreinte qu’elle a laissée en lui : la répète-t-il, la reformule-t-il, ou la transforme-t-il en un sens plus vaste que sa propre expérience ?

On peut donc dire que la famille façonne l’être humain, oui, mais elle ne l’enferme pas. Elle sème la première graine. Quant à la richesse intellectuelle, créatrice et psychique, elle naît lorsque l’individu parvient à comprendre cette graine, à se mesurer à elle en pleine conscience, et à la transformer, qu’elle ait été grâce ou blessure, en une véritable source de croissance.

Les relations familiales tendues dans la vie des créateurs ne sont pas une marge biographique que l’on pourrait simplement dépasser, ni un détail psychologique secondaire que l’on convoquerait par curiosité ; elles constituent bien souvent la structure profonde à partir de laquelle se forme la création elle-même, comme si l’écriture et la philosophie ne naissaient pas de l’harmonie, mais de la faille, de cette distance douloureuse entre la proximité physique et l’éloignement existentiel, là où l’autre (le père, la mère ou la famille) est présent comme une racine qu’on ne peut arracher, et absent comme une relation devenue insoutenable. 

Dans ce contexte, la relation tendue entre Arthur Schopenhauer et sa mère Johanna Schopenhauer apparaît comme un exemple révélateur, non seulement de l’échec d’une relation, mais de sa transformation en force intellectuelle silencieuse. Schopenhauer n’était pas un fils rebelle au sens moral du terme, ni une simple victime d’une mère cruelle. Il était un esprit d’une sensibilité extrême, qui se trouva dans un foyer incapable d’accueillir son angoisse, son pessimisme et son acuité existentielle. Il voyait en sa mère, socialement accomplie et femme de lettres présente dans les salons, l’exact opposé de sa vision du monde comme volonté aveugle et souffrance inévitable. La rupture qui survint entre eux n’était pas une décision impulsive, mais une nécessité psychique et intellectuelle. Elle n’effaça pourtant pas le lien originel, comme en témoignent ces larmes tardives à l’approche de la mort de sa mère, au moment où s’effondra l’illusion d’une libération totale, laissant apparaître que la relation n’avait pas été réparée, mais n’avait pas non plus été abolie. Elle s’était muée en une blessure silencieuse qui continua d’alimenter toute une philosophie de la douleur et de la privation.

Ce schéma ne concerne pas Schopenhauer seul. Il se répète sous des formes diverses chez d’autres créateurs, notamment Franz Kafka, dont on peut dire que toute l’œuvre est née du ventre d’une relation au père asphyxiante ; une relation qui n’avait pas pris la forme de coups ou de brutalité physique manifeste, mais celle d’une autorité psychologique écrasante, où le père devient la mesure permanente de l’échec, et une voix intérieure qui n’en finit pas de condamner. Kafka ne rompit pas effectivement avec son père, ne l’affronta pas ouvertement, mais il écrivit un texte exceptionnel, la « Lettre au père », une lettre qui ne fut jamais remise, comme si l’écriture n’était pas ici un moyen de réparer, mais ce qui venait en tenir lieu : une ultime tentative de comprendre ce qui ne pouvait être changé, et de convertir l’impossibilité de la confrontation en un texte capable de donner forme et sens à la souffrance. Dans le cas de Kafka, on ne peut dissocier ses univers cauchemardesques, ses personnages épouvantés, son sentiment permanent de culpabilité, de cette relation première qui lui apprit la peur avant de lui apprendre le langage.

Quant à Friedrich Nietzsche, il offre un modèle différent. Sa relation tendue avec la famille ne reposait pas sur un père autoritaire, mais sur une mère pieuse et une sœur qui tenta par la suite de mettre la main sur son héritage intellectuel. Nietzsche comprit très tôt que son projet philosophique, fondé sur la critique de la morale, de la pitié et de la religion, ne pouvait s’épanouir dans cette proximité affective étouffante. Il choisit donc la distance, voire parfois la rupture, non par haine, mais par nécessité de survie intellectuelle. Cette rupture n’était pourtant pas le signe d’une froideur affective : elle était la traduction philosophique d’un conflit intérieur avec l’origine, avec la « mère morale » qui incarne les valeurs dominantes, avec la famille comme gardienne du sens tout fait. Ainsi, la tension familiale devient chez Nietzsche la condition de naissance de l’idée du « Surhomme », non comme un être sans racines, mais comme un être qui a dû se dresser contre ses racines pour se créer lui-même.

Cette imbrication entre famille et création prend une forme plus théorisée chez Sigmund Freud, qui n’écrivit pas de philosophie au sens traditionnel, mais fonda une science entière à partir de la tension familiale. Freud ne cacha pas que sa relation avec son père avait été complexe, et que les sentiments d’amour, de jalousie et de peur qu’il avait vécus dans son enfance constituaient la clé pour comprendre la psyché humaine en général. Ici, il ne s’agit ni de réparer la relation avec le père, ni de rompre avec lui, mais de la démonter théoriquement, de convertir l’expérience personnelle en modèle universel, comme si Freud disait que ce qui ne peut être résolu dans le foyer peut être compris dans le laboratoire, et que ce qui est insupportable sur le plan affectif peut devenir supportable sur le plan du savoir.

Dans l’expérience de Simone de Beauvoir, la tension familiale prend une dimension à la fois existentielle et liée au genre. La relation avec la mère était régie par la peur, la morale et le devoir, tandis que la fille aspirait à la liberté et à l’indépendance. Beauvoir ne rompit pas de façon dramatique, mais ne chercha pas non plus une réconciliation chaleureuse. Elle choisit d’écrire, de comprendre, et de redéfinir la maternité, la féminité et la famille à partir d’une position critique, de sorte que la réparation devint ici une libération du concept lui-même, et non une réparation de la relation.

Ce qui unit ces figures, malgré la diversité de leurs contextes, c’est que la tension familiale n’y apparaît pas comme un obstacle à la création, mais comme son moteur caché. La famille est le premier lieu où l’être humain apprend le langage, le pouvoir, l’amour et la culpabilité. Lorsque ces éléments sont déformés ou contradictoires, la création devient une tentative de réordonner le monde, ou du moins de le reformuler dans un langage plus supportable. L’écrivain ou le philosophe n’écrit pas parce qu’il est heureux, mais parce qu’il n’a pas trouvé dans ses premières relations assez de sens ou de sécurité, et qu’il a dû inventer un sens autre.

La question n’est donc pas : pourquoi ces créateurs étaient-ils en conflit avec leur famille ? Mais : comment ce conflit s’est-il transformé en écriture, en pensée, en philosophie ? La réponse réside dans le fait que la création, dans son essence, n’est pas une célébration de l’harmonie, mais une tentative perpétuelle de réparer une faille qui ne se referme jamais. Certaines relations ne se réparent pas par le retour, ne se sauvent pas par les excuses, mais elles demeurent présentes dans le texte, dans l’idée, dans le ton, comme si l’écrivain disait au monde ce qu’il n’avait pu dire dans la première maison.

Ainsi, les relations familiales tendues ne sont pas tant un échec humain qu’une condition existentielle qui a engendré les plus grandes questions et les textes les plus profonds, non parce que la douleur est belle, mais parce que l’être humain, lorsqu’il ne trouve pas au sein de la famille une langue pour l’amour, est contraint d’inventer une langue nouvelle pour le monde entier.