The Purple Fox — نكتب من بين الشقوق

La voix de la terre : quand l’art se fait appartenance 

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  • Alaa Rifaat
    Écriture

    Alaa Rifaat

    Écrivaine et correctrice linguistique
  • Bahaa Iaaly
    Traduction & Révision & Relecture

    Bahaa Iaaly

    Écrivain et traducteur libanais
  • Alaa Hassanien
    Réalisation & Design

    Alaa Hassanien

    Poétesse, journaliste culturelle et critique de cinéma, d'origine égyptienne, elle a grandi en Arabie saoudite et réside en France

Le banc de béton devant notre immeuble invitait à s’y asseoir. En son centre, un bac de basilic diffusait alentour son parfum délicat. Pourtant, même lorsque j’avais mal aux pieds à force d’attendre debout, le matin, le bus scolaire, je refusais de m’y asseoir, de peur de salir ou de froisser mon uniforme. 

Je voyais notre voisine Oum Abdallah, la mère de l’imam de la mosquée, une grand-mère originaire du Sud qui vivait dans l’immeuble voisin, venir le matin cueillir quelques brins de basilic, et je me demandais ce qu’elle en faisait, jusqu’à ce que je remarque ces mêmes brins glissés derrière son oreille lorsque je la croisais le soir à la mosquée du quartier, où je participais à des cercles du soir de mémorisation du Coran. 

Après cela, je ne me posais plus de questions ; je me contentais d’observer ses doigts teints au henné tandis qu’elle choisissait les brins de basilic. Elle surprenait mon regard posé sur elle et me saluait, puis les cueillait avec une grande dextérité, sans jamais abîmer le plant. 

Désormais, c’était elle qui me demandait, d’une voix forte : « Pourquoi tu ne réponds pas quand je te salue ? » Et je lui répondais. 

Je pensais alors : chez les Saoudiens, on se teint toute la paume au henné. Leur henné est rouge. Les grand-mères mettent du basilic derrière l’oreille et n’aiment pas les chansons, parce que c’est interdit. 

Je repensai à la veille, quand Oum Abdallah et les femmes de la mosquée du quartier avaient parlé de la mort d’un chanteur mort sur scène. Elles avaient demandé à Dieu de les préserver du mal de ce qu’il avait fait et d’une fin aussi funeste ; l’une d’elles avait fondu en larmes en priant Dieu de lui accorder une bonne fin, tandis qu’une autre s’était couvert le visage et se lamentait, par crainte de Dieu. Je fixais les brins de basilic d’Oum Abdallah en pensant : « Comme cet homme doit être malheureux. » Je décidai alors de ne jamais rien faire que j’aurais peur de faire au moment de mourir. 

En attendant le bus, je sentis mon cœur trembler en repensant à la scène de la veille. La peur et la solitude me gagnèrent. J’étais seule dans la rue tranquille ; Oum Abdallah était rentrée dans son immeuble avec ses brins de basilic, et il ne restait plus que moi. Il me sembla alors voir, au bout de la rue, un tribunal divin convoqué par les habitants du quartier, Oum Abdallah à leur tête : Dieu y jugeait le malheureux chanteur, le réprimandait et lui criait dessus. Mais je m’arrêtai avant qu’on ne le jette au feu ; je n’arrivais pas à aller jusque-là dans mon imagination. Je fermai les yeux et me rappelai soudain que je portais mes chaussures neuves pour la première fois : des bottines noires. Je les regardai avec fierté, et je me sentis rassurée. Puis je fis quelques pas devant la vitre réfléchissante du portail de l’immeuble pour voir de quoi j’avais l’air avec mes bottines neuves.

La scène du procès tenta de se glisser à l’arrière-plan de mon reflet dans la vitre, mais le bus arriva avant qu’elle n’y parvienne.

Le bus arriva enfin, la porte coulissante s’ouvrit ; je saisis mon cartable et me précipitai vers lui, tandis que l’odeur du basilic s’estompait peu à peu. Je montai et m’assis à ma place habituelle. 

Oncle Khamis, le chauffeur du bus, me lança dans son parler de Djeddah : « Pourquoi tu ne dis pas bonjour, Alaa ? » Je les saluai ; les filles me répondirent d’une voix calme et ensommeillée. Puis oncle Khamis conduisit le bus jusqu’à la maison de Chadene, ma camarade de classe, la seule qui me parlait dans le bus. Et elle chantait. Elle chantait beaucoup. Chaque fois, la surveillante du bus la rabrouait : « Ne chante pas, les chansons, c’est interdit. » 

Je pensais de nouveau : chez les Saoudiens, on se teint toute la paume au henné. Leur henné est rouge. Les grand-mères mettent du basilic derrière l’oreille et n’aiment pas les chansons, parce que c’est interdit. Certains disent « wach », d’autres « ich ». 

Chadene arriva avec ses deux sœurs aînées. Contrairement à leur habitude, elles étaient tristes ce jour-là : d’ordinaire, elles animaient le bus dès qu’elles y montaient, mais ce jour-là, elles semblaient éteintes. 

Chadene s’assit à côté de moi et n’engagea pas la conversation comme à son habitude ; je lui demandai donc comment elle allait. Elle baissa les yeux et me dit qu’elle était triste parce que son père était parti la veille pour Abha. Je crus simplement que leur père leur manquait ; je lui demandai s’il serait absent longtemps. Elle me répondit qu’il reviendrait le lendemain, mais qu’il était triste, et qu’elles l’étaient de le voir ainsi. J’en conclus que le défunt devait être un proche de la famille.

« Papa est allé présenter ses condoléances à la famille de Talal Maddah. » 

Je lui demandai qui était cet homme. 

« Talal Maddah, le chanteur… Comment ça, tu ne le connais pas ?! » 

Une foule de questions me traversèrent alors l’esprit : pourquoi irait-on présenter ses condoléances à la famille de quelqu’un qu’on ne connaît même pas personnellement ? Pourquoi le père de Chadene, ma meilleure amie, irait-il présenter ses condoléances à la famille d’un homme qui faisait quelque chose d’interdit ? Et surtout, la question la plus sérieuse : était-ce le même chanteur à qui l’on venait, quelques instants plus tôt, de faire un terrible procès dans notre rue ? 

J’ai dégluti… je lui ai demandé prudemment : « C’est le chanteur qui est mort sur scène ? »

Chadene pleura et me dit : « Oui… Il est resté fidèle à l’art jusqu’au dernier instant. » Sa voix tremblait.

Je lui demandai : « Que veux-tu dire par “fidèle” ? »

Elle répondit : « Mon père dit qu’une personne fidèle meurt en faisant ce qu’elle aime. »

Ses derniers mots tombèrent comme une lourde pierre dans l’étang immobile de ma conscience.

« Il meurt en faisant ce qu’il aime. »

Ce mot continua de tourner dans mon esprit tout le long du trajet, ballotté entre les parlers du Hedjaz et du Sud qui se mêlaient dans notre quartier, tiraillé par les règles du « wach » et du « ich » dans lesquelles baignait mon enfance. 

Comment la mort, qu’Oum Abdallah m’avait présentée la veille comme le châtiment suprême, pouvait-elle être, aux yeux du père de Chadene, une preuve de fidélité ? 

Quand nous arrivâmes à l’école et descendîmes du bus, j’eus l’impression qu’un poids nouveau venait s’ajouter à mes bottines neuves. 

Tout au long de cette journée, j’eus du mal à me concentrer en classe. Je restais assise à côté de Chadene, éteinte, à observer l’absence de sa gaieté habituelle ; les bancs de bois me paraissaient alors plus froids et plus durs. Pendant le cours de calligraphie, tandis que je formais les lettres avec une concentration enfantine, je contemplais ma paume blanche ; elle n’était pas teinte de henné rouge comme celles des petites-filles d’Oum Abdallah, ma grand-mère à moi ne mettait pas de basilic derrière l’oreille, je ne ressemblais pas à Chadene, mon père ne parlait pas d’art, je ne connaissais pas la différence entre « wach » et « ich », je ne savais pas ce qu’il était advenu du procès au bout de notre rue. À cet instant, je ressentais un double sentiment d’étrangeté : celui de l’enfant qui ne ressemblait à rien de ce qui l’entourait, et celui d’une pensée qui s’était fendue dans ma tête en deux moitiés incapables de se rejoindre. 

Je regardais le ciel par la petite fenêtre de la classe et je me demandais : « Est-ce que Dieu est en train de lui crier dessus, ou est-ce qu’il le récompense pour sa fidélité ? » 

La journée d’école s’acheva, et le trajet du retour en bus avait la même monotonie que celui du matin. Cette fois, plus personne ne chantait, et la surveillante ne réprimanda personne ; un silence pesant s’abattit sur le bus, semblable à celui des maisons dont les pères étaient partis pour Abha. Lorsque je descendis à l’angle de notre rue, l’humidité de Djeddah avait laissé place à une chaleur étouffante. Je regardai le banc de béton ; le bac de basilic me parut décoloré sous le soleil à pic, comme s’il s’était transformé en archive. 

Je montai lentement les marches de l’escalier de notre immeuble, entrai dans l’appartement, ôtai mes bottines et les regardai. Elles ne suscitaient plus en moi la même fierté qu’au matin ; les questions l’avaient ternie. 

Cette nuit-là, je m’endormis en me demandant quel pouvait bien être le secret de cet homme, capable de changer l’atmosphère des rues, des cercles de mémorisation du Coran de la mosquée de notre quartier et de notre bus scolaire, simplement parce qu’il avait quitté la scène. 

Le nom de Talal Maddah resta associé, dans mon esprit, à un souvenir où se mêlaient, de manière discordante, sentiments, pensées et jugements. Les mondes qui habitaient ce souvenir étaient profondément contrastés : celui du procès imaginaire de notre rue, celui de Chadene et de son père, et mon propre monde intérieur, où j’essayais de donner sens à tout ce qui m’arrivait. 

La mort du chanteur Talal Maddah marqua un tournant profond, à la fois affectif et intellectuel, dans la construction de ma personnalité ; mon cœur aimait les chansons que fredonnait Chadene et trouvait belle cette fidélité dont son père avait parlé, tandis que dans mon esprit trônait Oum Abdallah, demandant à Dieu de la préserver du mal de ce qu’il avait fait.

Entre les deux, je me demandais : Dieu ne nous ordonne-t-il pas d’être fidèles ? Alors pourquoi Talal Maddah serait-il jugé ?

Depuis lors et jusqu’à mon adolescence, ce souvenir ne fut pour moi qu’un conflit intellectuel et affectif, jusqu’au jour où j’osai demander à Chadene de me prêter une cassette de Talal Maddah.

Elle me dit : « Je vais demander à papa et je te dirai. » 

Je lui dis : « Je te promets d’en prendre soin. »

Le lendemain, Chadene me dit : « Papa a dit non, parce que c’est interdit à l’école. » J’en fus déçue.

Je sentis alors sa main glisser quelque chose vers moi sous la table : c’était la cassette…

Elle me souffla : « Je l’ai volée… Si tu te fais prendre, moi, j’y suis pour rien… » 

Je ressentis une étrange appréhension : je tenais entre mes mains la voix de Talal Maddah, la voix de la terre. Je comptais les heures avant de pouvoir rentrer chez moi, glisser en cachette mon petit Walkman dans mon sac de mémorisation du Coran, caler les écouteurs sur mes oreilles et écouter… enfin… les chansons de Talal Maddah… comme si je prenais audacieusement possession de l’interdit. 

Le soir venu, je me glissai le long du couloir de la mosquée jusqu’aux toilettes. Derrière moi, les voix de mes camarades du cercle de mémorisation s’élevaient en une cadence collective et monotone ; elles récitaient les versets, en quête de sérénité, tandis que moi, j’allais exactement dans le sens inverse, mon plus grand secret caché dans mon petit sac. 

Je pénétrai dans les toilettes tout au fond du couloir. C’étaient les plus sombres et les moins fréquentées. Je poussai la lourde porte en bois et fis coulisser le vieux verrou de fer. Le verrou émit un grincement aigu et soudain qui me glaça le sang pendant quelques secondes, avant de s’enclencher, comme pour sceller mon isolement total du monde. 

L’air, dans les toilettes exiguës, était froid et humide, chargé de l’odeur âcre des produits d’entretien, mêlée à celle de l’eau stagnante sur le carrelage. Je regardai mon reflet dans le petit miroir fixé sur la porte ; mes yeux étaient écarquillés par une peur toute enfantine. Je tâtai la cassette au fond de mon sac puis, les doigts tremblants, j’en sortis mon petit lecteur. Je glissai la cassette dans l’appareil avec d’infinies précautions, refermant lentement le couvercle pour éviter le déclic familier qui risquait de me trahir. J’enroulai le fil noir des écouteurs, le fis passer sous mon voile, puis le remontai derrière mes oreilles pour qu’il disparaisse entièrement sous mon abaya. Je posai la main sur le bouton de lecture. 

Ce n’étaient pas seulement mes oreilles qui allaient écouter : tout mon corps s’était transformé en radar en état d’alerte. Mes yeux étaient rivés sur le bas de la porte ; je surveillais l’étroite fente entre le bois et le sol, guettant le moindre signe de l’arrivée de la surveillante ou d’une élève. Mes oreilles, elles, s’étaient partagées entre deux mondes opposés : un monde intérieur suspendu à l’attente du son, et un monde extérieur à l’affût du moindre bruit dans le couloir ; le claquement des doigts, le froissement des abayas, l’écho de la récitation qui montait du grand cercle. 

J’appuyai sur le bouton ; un premier souffle magnétique se fit entendre.

Puis la voix de Talal s’éleva.

Elle était calme, limpide ; elle m’enveloppa comme une auréole de lumière surgissant dans l’obscurité d’une cellule. 

Soudain, une peur obscure m’envahit ; j’imaginai la porte arrachée, la cassette confisquée, Oum Abdallah conduisant le terrible procès du couloir de la mosquée jusqu’au cœur de la rue, tandis que tout le monde me criait dessus. Une envie irrépressible de pleurer me saisit, mais ma peur était plus grande que mes larmes. Je glissai très lentement la main sous mon voile et appuyai sur le bouton d’arrêt. Le son se coupa net, et le silence étouffant des toilettes se referma de nouveau sur moi. 

Cette nuit-là, le sommeil ne trouva pas le chemin de mes paupières. Dès que la maison fut plongée dans le silence, que les lumières s’éteignirent et que toute la famille sombra dans un sommeil profond, ma chambre se transforma en un laboratoire clandestin de joie. Je relançai la cassette encore et encore, la retournant d’une face à l’autre, A puis B, avec une avidité insatiable. Je glissai le lecteur sous mon oreiller, et la voix limpide de Talal coulait, chaude et pure, comme si elle lavait toute la peur tapie dans mes nerfs. La musique dissipa toutes les peurs que m’inspirait le tribunal divin, et je n’eus bientôt plus qu’une seule idée en tête : « J’en veux encore. Je veux que Chadene m’achète plein de cassettes… toutes les cassettes de Talal Maddah. » 

Cette idée grisante se heurta vite au mur implacable de notre réalité ; chez nous, les chansons n’étaient pas une simple faute passagère : elles étaient formellement interdites. La découverte d’une seule cassette portant le nom d’un chanteur aurait suffi à déclencher une catastrophe familiale et à anéantir le peu de sécurité dont je disposais. L’obstacle était immense, et la surveillance stricte qui régnait à la maison imposait une autre stratégie. 

Après des jours de réflexion et de contemplation silencieuse devant les boîtes de cassettes empilées sur les étagères de la bibliothèque de chez nous, tandis que je rêvais d’un moyen magique de les transformer en cassettes de musique, une idée lumineuse me vint. Mon regard se posa alors sur les cassettes de conférences religieuses et de séminaires enregistrés qui remplissaient la maison. Je me demandai : « Et si ces cassettes gardaient exactement la même apparence, mais contenaient, à l’intérieur, les chansons de Talal Maddah ? » 

Le plan consistait à enregistrer les chansons par-dessus le contenu original des cassettes de conférences, pour que le boîtier et sa jaquette ne laissent voir, aux yeux de ceux qui surveillaient, qu’une banale conférence de jurisprudence islamique, tandis que les chansons, elles, se dérouleraient sur la bande magnétique. 

Je me mis à rassembler les cassettes de conférences laissées à l’abandon chez nous, puis les glissai avec précaution dans mon cartable avant de me rendre chez Chadene. Chadene, désormais ma complice dans cet amour de l’art, accueillit l’idée avec cette fougue propre aux adolescentes qui essaient quelque chose pour la première fois. 

Chez elle, loin des regards, nous nous livrions à une opération de piratage artistique, deux adolescentes passées maîtres dans l’art de résoudre les problèmes. Chadene mettait les deux magnétophones en marche côte à côte et appuyait au même instant sur la touche lecture de l’un et la touche enregistrement de l’autre, pour que le son des prêches et des sermons se transforme peu à peu en art, comme par un étrange effet rétroactif : une sorte de voyage dans le temps, mais vers l’avant. 

Ce qui avait quelque chose de chaleureux, dans ces cassettes piratées, c’est que le procédé de copie était à la fois rudimentaire et étonnamment satisfaisant. Quand je rentrais chez moi et mettais les écouteurs pour les écouter seule, à l’abri des regards, j’entendais, en arrière-plan de la voix limpide de Talal, d’autres sons et des coupures que l’enregistrement avait captés ; j’entendais parfois nettement le bruit des portes qui se refermaient chez Chadene, ou les murmures espacés de leurs conversations familiales. 

Quand je signalai à Chadene les failles de sécurité de notre cassette piratée, elle rit et me jura qu’elle plaçait les deux magnétophones tout au fond de son armoire et en refermait soigneusement les portes en bois pour ne laisser filtrer ni lumière ni bruit de l’extérieur. 

Nous échangions ces cassettes sous les tables, le visage impassible, sans rien laisser paraître, tandis que nos cœurs dansaient de joie à l’idée de notre petite victoire sur les règles strictes qui nous entouraient. Je rentrais chez moi, je glissais, sous les yeux de tous, la cassette censée contenir une conférence dans le lecteur, mettais mes écouteurs et souriais, grisée, en voyant ma famille rassurée par le sérieux du titre inscrit sur la jaquette, tandis qu’à mes oreilles résonnaient la voix de Talal et, avec elle, les bruits lointains des portes de chez Chadene. Cette ruse était mon espace de liberté à moi, arraché aux contraintes, ma première noble résistance pour défendre la beauté que j’avais choisie moi-même. Et malgré l’ivresse de la victoire, la peur me serrait souvent la poitrine ; chaque fois que je prenais en main ces cassettes truquées, un sentiment de culpabilité étouffant s’insinuait en moi, et le regard sévère d’Oum Abdallah ainsi que les mises en garde de la surveillante du bus me revenaient à l’esprit. 

Je me demandais, troublée : « Est-ce que je désobéis à Dieu ? Est-ce que je me mène moi-même vers ce procès ? Et si je mourais en écoutant des chansons ?… » Mais dès que les écouteurs étaient en place dans mes oreilles et que la voix limpide de Talal Maddah s’élevait, toutes ces pensées terrifiantes se dissipaient. Sa voix joyeuse avait l’étrange pouvoir de laver mon âme de toute peur et de répandre jusque dans les moindres recoins de ma chambre une paix qui effaçait en moi le sentiment de péché et me persuadait qu’une beauté aussi pure ne pouvait être un péché. 

L’art fut pour moi le seul pont capable de franchir les distances de l’exil ; dans la voix de Talal Maddah, mon sentiment précoce d’être étrangère en Arabie saoudite se dissipait tout entier. Jamais je n’avais le sentiment que cet art appartenait à d’autres ; je me sentais pleinement de ceux pour qui Talal chantait. 

Et l’art est un état exceptionnel, qui allège le poids de la réalité, mais dès que la chanson s’achevait et que je revenais à la réalité, toutes les pensées qui me ramenaient à ma condition d’observatrice se réveillaient en moi ; une observatrice lucide, consciente avec une froide clarté de ne pas avoir ici droit à une appartenance pleine, ni historiquement, ni géographiquement, ni même ethniquement. La réalité me rappelait sans cesse à mes limites et me ramenait malgré moi à la place de cette enfant debout au tournant, qui observait le bac de basilic avec amour, se laissait réconforter par son parfum intense et ses couleurs vives, mais restait là, impuissante, sans oser le cueillir ni savoir comment le glisser derrière son oreille. 

Notre déracinement n’était pas seulement une distance mesurée en kilomètres entre deux rives géographiquement proches, mais, pour moi, une question existentielle bien plus profonde : je vivais déchirée entre deux continents ; je n’appartenais pleinement ni à ceux parmi qui je vivais à Djeddah, ni à ceux qui m’attendaient au Soudan. J’étais étrangère dans les deux cas, je ne ressemblais vraiment à aucun d’eux et ne possédais aucun mode d’emploi qui m’apprenne à m’intégrer, à devenir véritablement l’une des leurs. En Arabie saoudite, j’étais la fille soudanaise qui observait le basilic ; au Soudan, j’étais celle qu’on rangeait parmi les « titulaires d’un diplôme arabe », qui parlait avec un autre accent et avait des manières différentes. 

Mais une fois encore, sous le poids de cette errance culturelle, je trouvai, sans même m’en rendre compte, mon propre chemin vers l’appartenance ; je compris que je pouvais recourir au même stratagème pour retisser mon identité soudanaise, et qu’il me suffisait d’enregistrer, là encore, des chansons soudanaises par-dessus les cassettes de conférences religieuses. 

Je me souviens clairement que la première cassette que je piratai, de nouveau avec l’aide de Chadene, fut l’album « Amrak ya Helou » du duo Al-Tawmat (Iman et Amani). J’avais obtenu cette cassette lors de l’une de mes aventures sentimentales au cours d’une de nos visites éclair au Soudan, et c’est de nouveau au fond de l’armoire de Chadene que nous bâtissions pour moi une patrie hybride et secrète, qui ne demandait la permission à personne. 

En ces jours d’août revient le vingt-sixième anniversaire de ce départ légendaire de Talal Maddah, sur la scène du théâtre Al-Muftaha à Abha. Vingt-six années ont passé, durant lesquelles les lieux ont changé, l’ancien procès de la rue s’est effondré dans mon esprit, et le visage de l’enfant que j’étais s’est transformé. Les interdits se sont dissipés, la porte des toilettes exiguës du centre de mémorisation du Coran s’est ouverte sur le ciel désormais libre de Djeddah, et le fidèle parfum du basilic emplit l’air. 

« J’ai écrit ton nom sur ma voix
Je l’ai écrit sur le mur du temps
Sur la couleur paisible du ciel
Sur la vallée
Sur ma mort et ma naissance »