Todd Phillips vous répondrait peut-être, si vous lui posiez la question que je me pose ici : « Oui, j’en ai entendu parler ; j’y répondrai peut-être un jour. » C’est toujours ainsi qu’il réagit lorsqu’on lui soumet une théorie. Je l’imagine satisfait d’avoir réalisé un film qui dépasse les codes habituels des adaptations de comic books et qui a laissé derrière lui de nombreuses questions, dont certaines peuvent paraître quelque peu extravagantes, mais dont les admirateurs du film débattent dans le monde entier en quête de réponses.
Les cinéastes sont généralement influencés par leur héritage intellectuel, qui inclut leur arrière-plan religieux, dans la mesure où celui-ci a longtemps constitué un terrain commun entre eux et leur public. Ils ont ainsi recouru aux références et aux symboles religieux pour transmettre leurs idées, allant souvent jusqu’à transposer l’histoire de figures religieuses à leurs propres protagonistes. Il suffit qu’on prononce le nom de Judas pour que l’on s’attende automatiquement à voir le personnage auquel il est associé commettre une trahison ; on attend le repentir dès qu’on évoque Marie-Madeleine ; et dès qu’un lien dramatique rattache un personnage à l’une des figures les plus importantes de l’histoire humaine, Jésus-Christ, on s’attend à le voir incarner la majesté, la droiture, le don de soi, la sainteté et le salut. C’est exactement ce qui s’est produit lorsque j’ai regardé Joker.
Le chemin de Galilée / Gotham :
Le besoin qu’éprouve un peuple de voir surgir un sauveur naît de l’impasse qu’il traverse. Il suffit que ses membres vivent tandis que s’amoncellent autour d’eux des ordures, non pas seulement les déchets issus de leur consommation, mais aussi les résidus d’une injustice sociale et économique qui pèse sur eux et se dépose au fond de leurs âmes, où la noirceur s’accumule comme s’accumulent dans les rues les sacs d’ordures noirs à l’odeur nauséabonde. Ces deux sortes d’ordures, psychiques et matérielles, appellent un sauveur qui se charge à la place des hommes de leurs déchets, endurant la douleur et le poids de la mission pour que le peuple puisse mener une vie meilleure.
« La situation est vraiment grave, elle touche presque tous les habitants de la ville, quels qu’ils soient et où qu’ils vivent », déclare le présentateur à la radio dans les toutes premières secondes de la bande-son du film Joker ; les éboueurs se sont en effet mis en grève, comme pour proclamer qu’il n’y avait « aucun sauveur », exactement comme en Galilée durant l’enfance du Christ, avant son baptême par Jean-Baptiste, sous le règne d’Hérode le Grand puis de ses deux fils, une époque où l’on pouvait faire tuer tous les enfants d’une ville pour la seule raison que le souverain s’était mis en colère : « Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de Bethléem et de tout son territoire, depuis l’âge de deux ans et au-dessous, selon le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. » On pouvait aussi ordonner de tuer tous les notables de la nation au moment de la mort du souverain, afin que le deuil causé par leur disparition l’emporte sur la joie de voir mourir un souverain fou. Donc, dans un lieu où l’on peut être tué par pur hasard, on est prêt, tout aussi bien, à tuer de manière tout aussi arbitraire, à opprimer ou à sévir, car il faut bien trouver un exutoire à la pression que l’on subit, et il n’existe pas de meilleur moyen que de la faire peser à son tour sur quelqu’un de plus faible que soi ; s’enclenche alors le cercle de l’injustice : le fort opprime le plus faible, le riche le plus pauvre, et le détenteur du pouvoir celui qui en est dépourvu. Les conditions étaient idéales, en Galilée et alentour, pour l’apparition du Christ, comme elles l’étaient à Gotham pour celle du Joker. Je ne pense donc pas que ce soit tout à fait un hasard que la dernière réplique précédant l’apparition du titre du film soit : « Rouez-le de coups et prenez-lui ses affaires : il est faible, il ne fera rien », phrase qui nous conduit à un plan large au centre duquel Arthur Fleck souffre parmi les sacs-poubelle, avant que le mot Joker ne vienne obstruer notre regard en recouvrant entièrement l’image.
Entre la naissance et le baptême :
Nul ne sait avec certitude à quel moment précis le Christ incarné a pris conscience de son identité théologique, à savoir sa qualité de deuxième Personne de la Sainte Trinité ; mais jusqu’à son baptême, on l’appelait « le fils du charpentier », en référence à Joseph, le charpentier : « Jésus avait environ trente ans lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d’Héli. » De même, Arthur Fleck, qui avait vécu à peu près le même nombre d’années, ne savait rien de sa véritable identité, sinon que la femme dont il prenait soin était sa mère. Tout comme Marie avait élevé le Christ dans l’idée qu’il était venu pour ceux qui « n’ont pas de vin », la mère d’Arthur avait dit à son fils qu’il avait été « créé pour répandre le bonheur dans ce monde froid » et qu’il devait toujours sourire. C’est dire qu’ils devaient, l’un et l’autre, suivre un chemin où ils supporteraient la brutalité et les mauvais traitements pour le bien du peuple, quelle qu’en soit l’issue. Jésus avait commencé ce chemin par un baptême dans les eaux courantes, après avoir confessé le péché de la nation tout entière, afin que Dieu accueille son repentir et la protège d’elle-même et du démon. Quant à Arthur, son baptême prit la forme d’un pistolet entre ses mains : il devait désormais cesser de s’accommoder de sa faiblesse face aux autres, se protéger d’eux et se retrouver entre le marteau de l’injustice et l’enclume du démon, dont les coups répétés finiraient par forger un faux Christ en quête d’un faux salut.
Ce qui est certain, c’est qu’à un moment donné dans la vie de chacun de ces deux hommes, sa mère lui révélera qu’il est le fils de celui qui détient « l’influence et le pouvoir », ou de l’unique homme capable de remettre en ordre ce qui s’est dégradé ; mais l’effet de cette révélation sur chacun d’eux différera selon la nature de sa propre mère.
La lumière, les ténèbres et la délivrance du Malin :
« Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Malin » : des millions d’êtres humains adressent chaque jour cette demande à Dieu dans le Notre Père, prière enseignée par Jésus-Christ lorsque ses disciples lui demandèrent comment prier. Si le Christ y mentionne la « tentation » et le « Malin », c’est sans doute parce qu’il savait combien l’une et l’autre sont difficiles à affronter pour les êtres humains ; car le Christ a lui-même subi, après son baptême, trois tentations imposées par le diable sur la montagne, et les a toutes surmontées. Il fut d’abord tenté par la faim : après avoir jeûné quarante jours, il souffrait d’une faim intense lorsque le diable lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Le Christ répondit que l’homme ne vit pas seulement de pain, c’est-à-dire qu’il peut vivre de la parole de Dieu, autrement dit pour le bien et la vérité. Le diable l’éprouva ensuite dans son identité et dans la certitude d’être aimé de Dieu : il lui demanda de se jeter du sommet d’une montagne, affirmant que, s’il était vraiment le Fils de Dieu, les anges le sauveraient et l’empêcheraient de s’écraser sur les pierres. Le Christ répondit : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu », car l’amour de Dieu n’a pas à être éprouvé. Enfin, le diable le tenta par la gloire : il le conduisit sur une haute montagne et lui promit la domination sur tous les royaumes du monde s’il se prosternait devant lui. Jésus refusa, et le diable s’éloigna de lui pour un temps ; mais le démon de Joker, lui, ne l’abandonna pas.
Une danse expressive remarquable, exécutée par « Joaquin Phoenix », incarne le début du processus par lequel un être se fond dans le mal, son ivresse lorsqu’il sent, pour la première fois, la puissance parcourir ses membres. « À présent, je possède tout » : c’est ce que traduit sa posture, les bras écartés devant le miroir. Joker a échoué à la troisième épreuve du démon, qui lui a alors accordé ce qu’il lui avait promis : la puissance et la gloire ; le corps d’Arthur occupe le tiers médian du cadre tandis qu’il marche fièrement, et il ose embrasser la jeune femme qu’il admire, un acte de courage qu’il n’aurait jamais accompli auparavant. L’éclairage du métro qui oscille entre lumière et ténèbres, ce métro qui fut le théâtre du premier crime d’Arthur, l’embrasement de l’image iconique qui pousse les foules manifestant contre l’injustice sociale à brandir des pancartes « Nous sommes tous des clowns », cette oscillation entre lumière/bien et ténèbres/mal est précisément ce qui s’est produit dans l’âme d’Arthur avant le crime. C’est la phase de cuisson.
Avant d’en venir à la troisième épreuve, le démon avait également éprouvé Arthur à deux reprises, comme s’il faisait monter sous lui les flammes, peu à peu, à petit feu. Il l’éprouva d’abord par la faim, quand il fut renvoyé de son premier emploi et que son salaire fut amputé sans qu’il sache pourquoi ; dans une ville comme Gotham, celui qui ne travaille pas meurt de faim. Pourtant, il rit — non que la situation fût drôle, mais parce que, comme l’indique la carte qu’il porte sur lui, c’est ce qu’il fait lorsqu’il ne sait plus comment réagir. Puis il fut éprouvé dans l’amour que lui portaient ceux qui l’entouraient et dans ce à quoi il tenait le plus. Il découvrit alors que tout le monde se désolidarisait de lui, guettait la moindre faute pour l’accabler, allant jusqu’à inventer des mensonges pour aggraver son tourment, convaincu qu’il ne bougerait pas le petit doigt et ne pourrait écarter le mal qu’on lui faisait. Les premiers signes de sa maturation apparurent lorsqu’Arthur découvrit la trahison de son ami Randall et son mensonge au sujet du revolver, qui lui coûta l’emploi qu’il aimait : il ne rit pas ; sa crise habituelle ne l’emporta pas, comme chaque fois qu’il se trouvait incapable de repousser l’injustice ; il donna au contraire un violent coup de tête dans la vitre de la cabine, signe de colère. Ses vêtements, du reste, trahissaient une part de cette transformation : ils mêlaient des éléments de son ancien costume de travail à ceux de la tenue emblématique que porterait plus tard le Joker ; il portait une perruque de clown et le maquillage du Joker, tout en serrant contre lui la mallette de ce clown sans défense, jusqu’à ce que les trois jeunes gens commencent à le harceler et à arracher peu à peu de lui ce clown fragile : ils lui arrachèrent la perruque, jetèrent au loin son attirail de clown, se mirent à le rouer de coups de pied ; lumière, obscurité, lumière, obscurité, jusqu’à ce que le noir devienne total, soudain déchiré par l’éclair du coup de feu. Cette balle, qui surprit la victime, nous surprit et surprit jusqu’à Arthur lui-même, annonça enfin sa capitulation devant le démon et sa métamorphose en Joker.
Ainsi va la vie :
Comme si sa vie refusait de le laisser revenir sur la voie qu’il avait empruntée, la vie d’Arthur commença à sombrer dans le chaos après le crime commis dans le métro. Des lettres que sa mère adressait à Thomas Wayne, probable futur maire et l’un des hommes les plus riches et les plus célèbres de Gotham, lui tombèrent entre les mains. Elle lui révéla alors la vérité sur sa prétendue filiation avec Wayne, cet homme puissant dont j’ai déjà parlé. Marie, elle, avait dit vrai à son enfant, puisqu’une voix venue du ciel avait déclaré à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis toute mon affection. » Quant à Arthur, ses pas le menèrent au manoir de son père présumé pour qu’il puisse vérifier cette révélation. Il y fit une rencontre hautement symbolique avec Bruce Wayne, qui se tenait à l’intérieur d’une cabane éclairée aux chandelles, dont la lumière lui donnait l’apparence d’un être lumineux. Bruce se déplaçait librement dans le jardin du domaine auquel il appartenait, tandis qu’Arthur s’y glissait furtivement dans l’obscurité. Devant la grille de fer du jardin, Arthur se tint tel un prisonnier tentant de quémander un rire au véritable fils de Wayne. Bruce deviendrait plus tard un véritable sauveur, et le crime organisé à Gotham prendrait fin par son action. Arthur, en revanche, vit toutes ses certitudes s’effondrer : sa mère n’était pas sa mère, il n’était pas le fils de Thomas Wayne et, de surcroît, il était la risée des autres, non l’homme drôle qu’il rêvait d’être. Il vivait au cœur d’un mensonge, d’une farce dont la seule vérité était qu’il avait tué trois jeunes hommes et était devenu un symbole du chaos. La vérité l’entraîna vers le bas à une vitesse vertigineuse, aussi rapidement qu’il descendait l’escalier en portant le dossier médical de Penny Fleck. Les vérités s’abattirent sur lui comme une pluie torrentielle : on le voit alors rentrer chez lui trempé, comme si la vie avait entièrement lavé en lui tout ce qui restait d’Arthur.
À l’inverse de ce qu’a fait « Jésus-Christ » avec « Judas Iscariote », qui l’a trahi et livré pour trente pièces d’argent, alors que Jésus le traitait avec la plus grande douceur et bienveillance en lui disant : « Toi, mon égal, mon confident et mon ami », le « Joker » a voulu venger « Arthur » de la trahison de son ami « Randall » en le remerciant : « Merci, Randall, merci infiniment », car il fut, sans le savoir, à l’origine de tout ce qui s’était produit, avant de lui administrer plusieurs coups de ciseaux et de lui fracasser le crâne. Les disciples de Jésus ont mangé le pain qu’il avait distribué aux personnes présentes comme symbole de son corps, puis ils ont bu le vin, dont il déclara qu’il symbolisait son sang : « Car ceci est mon sang, celui de la nouvelle Alliance, qui est répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés » ; quant au Joker, nul ne mangera son corps ni ne boira son sang : les autres ont déjà assez mangé, et c’est désormais à lui de boire leur sang, en expiation des péchés qu’ils ont commis contre lui.
Moi, je suis :
Presque tous les plans qui réunissent « Arthur » et l’escalier sont placés sous le signe de l’ascension : « Arthur », faible et épuisé, gravit un escalier interminable qui semble s’étirer jusqu’à l’horizon, à l’exception de sa dernière scène sur ce même escalier, où il descend, de son propre gré, en dansant, élégamment vêtu et heureux de ce qui l’attend. Il court, provoquant les policiers qui tentent de l’arrêter, et les attire jusqu’au lieu même de son premier crime, le métro : c’est là que tout a commencé. Les deux policiers tentent d’effrayer le « Joker » avec leur arme et sont les premiers à ouvrir le feu ; mais, dans une application littérale de ce que le Christ a dit aux soldats au moment de son arrestation — « Tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » —, les deux policiers meurent, ou manquent de mourir, pour avoir eux-mêmes déchaîné la colère de la foule des manifestants portant des masques de clown. Le « Joker », lui, les abandonne à leur sort et s’en va, dansant, vers sa propre destinée, posant le masque du Joker au sommet du tas d’ordures dont il est issu.
Au début de mon intérêt pour la mythologie chrétienne, j’ai été frappé par la récurrence de quatre lettres latines placées au-dessus des représentations du Christ crucifié : « INRI ». J’ai appris ensuite qu’il s’agissait des initiales de la phrase « IESUS NAZARENUS REX IUDAEORUM », qui signifie « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ». Je me suis interrogé sur la raison de cette inscription, jusqu’à découvrir qu’elle constituait une réponse à la question posée au Christ au cours de son procès : « Es-tu le roi des Juifs ? » Cette question revint à quatre reprises et renvoyait à la principale accusation portée contre lui, parmi plusieurs autres : corrompre la nation, interdire de payer le tribut à César et prétendre être le roi des Juifs.
Bien que le Christ ait su, dès le premier instant de son arrestation, ce qui allait advenir, puisqu’il devait être crucifié, mourir et ressusciter d’entre les morts pour que s’accomplisse le plan de Dieu pour le salut des hommes, il n’en a pas moins subi un procès religieux puis un procès politique, en plusieurs étapes, parmi lesquelles sa comparution devant Hérode, le fils. Au cours de cette comparution, on se moqua de lui et on le tourna en dérision ; puis, à l’issue du procès, bien que Pilate eût reconnu son innocence, on lui posa sur la tête une couronne d’épines et on le revêtit d’un vêtement pourpre ; on l’appelait « roi des Juifs » tandis qu’on le conduisait au supplice de la croix. Le Christ, bien sûr, ne leur avait rien demandé de tel, mais ils le firent pour se jouer de lui et l’humilier. À l’image de ce vêtement pourpre, Arthur conçut lui-même, pour lui-même, un costume grotesque dans lequel il apparaîtrait à la télévision sous les yeux de tous les habitants de Gotham ; il demanda également qu’on l’appelle « Joker », le surnom même que Murray lui avait donné pour se moquer de lui. Autrement dit, tandis que le Christ endurait les moqueries afin d’expier les péchés de l’humanité, le Joker, lui, s’exposa volontairement à la dérision pour se venger des habitants de Gotham et conférer à sa mort plus de valeur qu’à sa vie en se suicidant, comme il l’avait prévu, devant tout le monde, se sauvant ainsi lui-même de ses tourments.
L’expression « Je suis » renvoie à Dieu dans la religion juive ; de nombreuses déclarations du Christ commencent par ces mots : « Je suis le pain de vie », « Je suis la lumière du monde », « Je suis la porte des brebis », « Je suis le bon berger », « Je suis la résurrection et la vie », « Je suis le chemin, la vérité et la vie » et « Je suis la vraie vigne », autant d’attributs nobles. C’est également par les mots « Je suis » qu’il répondit aux soldats venus l’arrêter. Cet aveu lui valut par la suite le supplice de la crucifixion, mais c’était là la vérité que les hommes devaient connaître pour que s’accomplisse leur salut par la volonté de Dieu. De même, une autre vérité a poussé le Joker à avouer qu’il avait tué les trois jeunes gens ; pourquoi pas, alors que, s’il était mort au bord de la route, les gens auraient marché sur lui et l’auraient ignoré ? Par cet acte, il les place face à eux-mêmes et à leur propre brutalité : ils ne sont plus civilisés, tout le monde crie au visage de tout le monde, sans que personne ne se mette à la place d’autrui ; voilà leur propre marchandise qui leur est rendue. Ainsi, le « Je suis » du Joker est-il l’exact inverse de celui du Christ : je suis ce que vous obtenez lorsque vous confrontez un homme atteint d’autisme à une société qui l’opprime, le brime et le traite comme un rebut ; je suis le produit de tous vos actes, je suis ce que vous méritez. Il avait l’intention de se suicider après avoir prononcé ces mots, mais il jugea que Murray et ceux qui lui ressemblent méritaient davantage la mort que lui, comme si la balle qui avait traversé le crâne de Murray avait en réalité visé la tête de toute cette société injuste.
La « punchline », la dernière ligne de la blague :
Je ne cherche pas ici à déterminer si le Joker a eu raison d’agir ainsi ou non, ni si ce qui s’est déroulé à l’écran s’est réellement passé ou s’il ne s’agit que de délires traversant l’esprit d’un homme atteint de troubles psychiques ; ce qui est certain, c’est que le voir se relever libre, après son arrestation, au milieu de ceux qui le considéraient comme un symbole, évoquait la résurrection d’un homme sortant de son tombeau : le Joker, par tous ses actes, s’était délivré de ses épreuves et avait conféré à sa propre existence la valeur qu’il recherchait. Tout ce qui m’est venu à l’esprit après avoir achevé la rédaction de cet article, c’est la certitude que nous n’aurons jamais un autre Christ qui chercherait à nous sauver de nos péchés et à les porter à notre place ; mais j’espère que nous ne verrons pas naître, à cause de nos propres péchés envers les autres ou envers nous-mêmes, un autre Joker qui chercherait, à son tour, à se délivrer de nous.





